dimanche 24 mai 2026

Regard retrospectif sur une vie

« 29 mars
Mon passé, ma vie, mon corps, les amis, mes parents, la vie de F., celle de Kaerner : comme une architecture aux styles mêlés, sans aucun désordre pourtant, mais une nécessité absolue dans son ordonnance. Et des colonnes anciennes y sont prises, comme à Rome, dans les arcades de murs récents.
Je suis désormais comme un architecte qu'on aurait chargé de restaurer un palais, et qui découvrirait derrière les murailles, des pièces, des escaliers secrets, des passages que les propriétaires n'avaient jamais soupçonnés.
La part du quotidien s'estompe : plus forte et mieux exercée, ma mémoire sait maintenant se tourner vers  des zones obscures. Patient travailleur de moi-même, j'ai donné congé à toutes les autres occupations, je n'ai plus le temps que pour cette œuvre baroque, ce palais de pierres rassemblées au cours de mes promenades dans le temps. Je fouille et je bâtis : je dresse des plans que je ne suis pas, des cartes qu'une nouvelle découverte me fait modifier chaque jour. Je dresse des étais, j'écarte des déblais, je cimente, je mure, et de nouvelles brèches s'ouvrent, il me faut recommencer. L'énormité de la tâche ne me rebute pas : un temps viendra, je le sais, où le présent, le passé et l'avenir seront confondus dans un même mouvement puissant dont je ne serai plus exclu. »

Les portes de Gubbio. Danièle Sallenave. Hachette (1980)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire