« Et quand je parvenais enfin à l'oublier pour quelques heures -à parler avec des amis, à écouter ou à faire de la musique.- soudain fondait sur moi, comme un remords la douleur de m'être laissé aller à me divertir, à perdre un instant le souvenir de son absence. Comme un dévot exigeant, passionné de son Dieu, se tiendrait à lui-même grief de s'être un instant détourné de la face de la divinité unique pour regarder le soleil, un arbre, les ébats innocents d'un jeune chat. Quelque chose empoisonnait toute ma vie, et donnait à toutes mes activités une tournure dérisoire : et c'était moins le fait qu'elle n'y participait pas que la crainte de les avoir entreprises par diversion. Pour finir, par un sophisme pervers, je crus découvrir dans cette réduction du monde à une image insaisissable, une mystique nouvelle, une éthique, une théologie. Les calculs retors et probablement inconscient de sa vengeance m'ouvraient donc la voie de l'ascèse et du renoncement : il arrive qu'on soit entraîné au dépassement de soi-même par une erreur de jugement sur la personne qu'on admire, qu'on croit héroïque ou simplement grande, et qui n'est qu'insouciante. »
Les portes de Gubbio. Danièle Sallenave. Hachette (1980)
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