« Je rencontrais Béatrice un peu moins souvent ; mais loin de me faire souffrir, ce relâchement était lui-même le signe de ma guérison. De sorte qu'au début et à la fin de cette passion, l'époque des rencontres espacées ne fut jamais une période douloureuse : à l'aller, tout attentif que j'étais de parvenir à son but -qui était de la posséder et ensuite, de multiplier nos rencontres et les occasions de la voir- je prenais chacune de ses échappées hors de la librairie ou de son domicile, pour des concessions merveilleuses de la Providence. Au retour, quoique je l'eusse ainsi voulu afin de moins souffrir, de mieux me protéger, puis de me guérir tout-à-fait, le souvenir des débuts de mon amour et l'allusion constante à cette période ascendante, rendaient l'espacement de nos rencontres un peu mélancolique, mais ils ne me donnaient pas la douleur que le moindre contretemps me causait trois ans plus tôt. Et je me persuadais que ma guérison était l’œuvre de ma volonté, alors que je ne faisais que subir une des lois les plus exactes dans l'histoire d'une passion et de son développement, qui est que la douleur, par suite d'un réflexe quasi biologique de survie et de conservation, est la cause du refroidissement des sentiments, et non comme on le croit généralement de leur exaspération. »
Les portes de Gubbio. Danièle Sallenave. Hachette (1980)
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