dimanche 16 août 2026

« Nous reconnaissons tout de suite l'abondance triste de ces vies sans tragique ; ce sont les nôtres, ces mille aventures ébauchées, manquées, aussitôt oubliées, toujours recommencées, qui glissent sans marquer sans jamais engager, jusqu'au jour où l'une d'elles, toute pareille aux autres, tout à coup, comme par maladresse et en trichant, écœure un homme pour toujours, négligemment détraque une mécanique. »

Critiques littéraires (Situations, I). Jean-Paul Sartre. Gallimard (1947)

« Le vent, comme un zéphyr, s’approche du jardin de Yi -jardin nu de chair nue. Angoisse merveilleuse. Et de nouveau elle voudrait que les découpures de sa chair soient une orchidée -non plus pour manger les doigts, mais pour être flattée par eux. Que le vent, tout comme il joue avec les languettes, les vrilles, les crochets, les recés, les étamines de cette fleur labyrinthe, s’engouffre dans le lacis aussi tortueux de sa blessure, l’univers de sa blessure. Fleur-blessure. Le vent en remous dans son dédale… Il arrive en longs souffles, suivant les charmilles dépouillées, les sillons latéraux secrets et comme ombragés de flamboyants. Il surgit tel une armée aquiloneuse qui connait les approches… Soudain, ces creux occupés, il devient bourrasque partant à l’assaut, qui assaille la crête qui sépare ces ravinements. Et il se met à tournoyer follement autour de son sommet, une dentelle des hauteurs, un monticule tendre. Le vent est impitoyable, il frappe et refrappe, avec une violence inlassable, ce grain de rubis pâle qui est la chair suprême de Yi. Car à mesure que les vents s’acharnent, Yi est réduite à ce grain, à ce bouton, à cette corolle d’elle-même, qui, vertigineusement, envoie à tout son corps des ondes, des fluides, des éclairs. Elle n’est que soubresauts, nerfs exaspérés, inconscience délirante, gémissements égarés. Le pouvoir du vent. »

La vallée des roses. Lucien Bodard. Bernard Grasset (1977)

Recyclage d'illustrations d'Énantiomère R (29)

 

 
L'obstination intelligible de l'entreprise coulait comme un vain bruit

« Il s’agit de retrouver cette première entrevue, l’impression qu’elle m’a faite ce jour-là, c’est-à-dire de supprimer tout ce que j’ai su d’elle-même, tout ce que j’ai vu d’elle par la suite ; pendant plusieurs mois je me suis demandé si je n’en étais pas amoureux ; c’est que les premiers temps, avant qu’elle ne m’eût fait rencontrer sa sœur Rose, elle était la seule jeune fille avec qui j’eusse des conversations dans Bleston. »

L’emploi du temps. Michel Butor. Les éditions de minuit (1956)

samedi 1 août 2026

« Pour ma part, je choisirai en “gentleman” -un rôle de composition, faut-il le dire, dans lequel, comme le disait Borges, on défend de préférence les causes perdues d'avance. »

On achève bien les hommes : de quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu. Dany-Robert Dufour. Denoël (2005)

Recyclage d'illustrations d'Énantiomère R (28)

 

 
Son admirable conservation composait une intrigue conceptuelle

« On en vient, du coup, à croire que l'art est régi par une fin, celle du plaisir du spectateur. Or, je rappelle simplement à cet égard que, dans toute la tradition occidentale, au moins d'après le traité de Longinus (selon les sources, auteur grec du IIIe siècle avant J.-C. ou anonyme dit le “Pseudo-Longin” de la fin du Ier siècle), le Péri hupsous (Du sublime, traduit en 1674 par Boileau) jusqu'à Benjamin, en passant par Burke et par Kant, l'art fut d'abord accordé à la recherche du “sublime” qui ne renvoie pas au plaisir de contempler le “beau”, c'est-à-dire l'harmonieux qui consonne avec ses états d'âme, mais au fait de se trouver devant un absolu. L'art avait en effet pour finalité de représenter, ou plutôt de donner à penser, à imaginer, ce qui ne pouvait être représenté : l'infini, l'illimité, l'éternel, le démesuré, une pure Idée...Bien loin de faire plaisir au destinataire, il pouvait provoquer un dérèglement des facultés ouvrant sur les plus extrêmes tensions -d’exaltation ou d'effroi. Le retour au simple plaisir du spectateur ne peut évidemment que défaire le sublime, c'est-à-dire le pathos du sublime dans l'art, qui faisait toujours événement, au sens fort du terme [...]. »

On achève bien les hommes : de quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu. Dany-Robert Dufour. Denoël (2005)