mardi 3 novembre 2026

« Or, ayant entendu dire que les écrivains se plaisent auprès des femmes pour se documenter, se faire raconter des histoires d'amour, elle redevenait maintenant avec moi simple cocotte pour m'intéresser.
Elle me racontait : « Tenez, une fois il y avait un homme qui s'était toqué de moi et que j'aimais éperdument aussi. Nous vivions d'une vie divine. Il avait un voyage à faire en Amérique, je devais y aller avec lui. La veille du départ, je trouvai que c'était plus beau de ne pas laisser diminuer un amour qui ne pourrait pas rester toujours à ce point. Nous eûmes une dernière soirée où il était persuadé que je partais, ce fut une nuit folle, j'avais près de lui des joies infinies et le désespoir de sentir que je ne le reverrais pas. Le matin même j'étais allée donner mon billet à un voyageur que je ne connaissais pas. Il voulait au moins me l'acheter. Je lui répondis : “Non, vous me rendez un tel service en me le prenant, je ne veux pas d'argent.” »
Puis c'était une autre histoire : « Un jour j'étais dans les Champs-Élysées, M. de Bréauté, que je n'avais vu qu'une fois, se mit à me regarder avec une telle insistance que je m'arrêtai et lui demandai pourquoi il se permettait de me regarder comme ça. Il me répondit : “Je vous regarde parce que vous avez un chapeau ridicule.” C'était vrai. C'était un petit chapeau avec des pensées, les modes de ce temps-là étaient affreuses.
Mais j'étais en fureur, je lui dis : “Je ne vous permets pas de me parler ainsi.” Il se mit à pleuvoir. Je lui dis : “Je ne vous pardonnerais que si vous aviez une voiture. – Eh bien, justement j'en ai une et je vais vous accompagner. – Non, je veux bien de votre voiture, mais pas de vous.” Je montai dans la voiture, il partit sous la pluie.
Mais le soir, il arrive chez moi. Nous eûmes deux années d'un amour fou.
Venez prendre une fois le thé avec moi, je vous raconterai comment j'ai fait la connaissance de M. de Forcheville. Au fond, dit-elle d'un air mélancolique, j'ai passé ma vie cloîtrée parce que je n'ai eu de grands amours que pour des hommes qui étaient terriblement jaloux de moi. Je ne parle pas de M. de Forcheville, car au fond c'était un médiocre et je n'ai jamais pu aimer véritablement que des gens intelligents. Mais, voyez-vous, M. Swann était aussi jaloux que l'est ce pauvre duc ; pour celui-ci je me prive de tout parce que je sais qu'il n'est pas heureux chez lui.
Pour M. Swann, c'était parce que je l'aimais follement, et je trouve qu'on peut bien sacrifier la danse et le monde et tout le reste à ce qui peut faire plaisir ou seulement éviter des soucis à un homme qui vous aime. Pauvre Charles, il était si intelligent, si séduisant, exactement le genre d'hommes que j'aimais. » Et c'était peut-être vrai. »

Le temps retrouvé. Marcel Proust. GF Flammarion (1987)

lundi 26 octobre 2026

dimanche 25 octobre 2026

« - Alors le docteur ne raffole pas, comme vous, des fleurs ? demandait madame Swann à madame Cottard.
- Oh ! vous savez que mon mari est un sage ; il est modéré en toutes choses. Si pourtant, il a une passion.
L’œil brillant de malveillance, de joie et de curiosité : Laquelle, madame ? demandait madame Bontemps.
Avec simplicité, madame Cottard répondait : la lecture.
- Oh ! c’est une passion de tout repos chez un mari ! s’écriait madame Bontemps, en étouffant un rire satanique. »

À l'ombre des jeunes filles en fleurs. Marcel Proust. GF Flammarion (1987)



samedi 24 octobre 2026

Dîner de famille


 

« Je levai les yeux sur les mèches flavescentes et frisées et je sentis que leur tourbillon m'emportait, le cœur battant, dans la lumière et les rafales d'un ouragan de beauté. »

La prisonnière. Marcel Proust. GF Flammarion (1987)

dimanche 18 octobre 2026

« La chambre d'où vous pensiez ne plus pouvoir sortir a disparu ; en quelque endroit que vous soyez, vous êtes chez vous et vous n'avez plus peur de violer les consignes qui vous étaient inconnues. Ensuite, vous distinguez bien vite que la terre aspire à une profonde union avec vous, que loin, d'anéantir vos efforts par l'action d'une loi qui n'est pas à votre mesure, elle cherche lentement, avec un art délicat, à se plier à votre forme, en même temps qu'elle essaie de séduire votre respiration pour la mettre en cadence ; ce que vous ressentez est si doux et si agréable que vous croyez à un songe ; mais vous ne rêvez pas ; rien n'est plus réel ; vous commencez au contraire à vous lever et à découvrir de nouveaux souterrains que vous n'aviez encore jamais vus et vous vous arrêtez en vous tenant droit, les bras étendus, contre la cloison de terre.  »

Aminadab. Maurice Blanchot. L'imaginaire Gallimard (1942)

« C'est moi qui à présent vais vous donner des explications. Mademoiselle Barbe, reprit-il d'une voix plus forte, vos reproches étaient sans doute fondés et, comme vous me l'avez fait observer, je me suis agité en vain. Mais ces reproches qui seraient accablants pour un autre ne m'atteignent pas tout à fait. Je puis en effet vous le confier, je ne suis entré dans la maison qu'en passant et je ne désire pas être locataire. Lorsque j'étais dans la rue, il m'a semblé que quelqu'un me faisait signe et j'ai eu envie de chercher qui m'avait appelé. Ensuite les choses ne se sont pas passées comme je le croyais ; j'ai rencontré beaucoup de difficultés et finalement je n'ai pas abouti. Mais si j'ai commis des fautes par manque de réflexion et par ignorance, je n'ai pas perdu mon projet de vue. C'est à ce but que je songe toujours. »

Aminadab. Maurice Blanchot. L'imaginaire Gallimard (1942)