samedi 31 janvier 2026

Musique à Toulouse (25) avec Laurie au Capitole (25 janvier 2026)


 La Passagère, un opéra
Jean-Christophe Le Toquin
Témoigner entre histoire et mémoire
 
L’opéra La Passagère de Mieczyslaw Weinberg (1919-1996), achevé en 1968, n’a jusqu’à aujourd’hui guère plus été mis en scène que L’Empereur de l’Atlantis. Il a été donné pour la première fois en 2006 en Russie, mais seulement en version de concert, et représenté pour la première fois sur scène à Bregenz en Allemagne en 2010. Il a été monté pour la dernière fois à Londres au Coliseum, en septembre 2011, par David Pountney et l’orchestre de l’English National Opera placé sous la direction de Sir Richard Armstrong. C’était alors en reprise de la production de la création scénique mondiale du Festival de Bregenz de 2010. On connaît bien sûr beaucoup plus le film éponyme d’Andrzej Munk (1963) adapté de la pièce radiophonique de Zofia Posmysz, La Passagère de la cabine 45, édité en 1959.
 
L’histoire : Lisa, ex-surveillante SS à Auschwitz et désormais épouse d’un diplomate, voyage sur un transatlantique en route pour le Brésil. Lors d’une escale, elle croit reconnaître Marta, une ancienne détenue résistante polonaise, qu’elle pensait morte dans le camp. Choc émotionnel, culpabilité, peur d’être reconnue et dénoncée, Lisa en vient à avouer son passé à son mari, et nous fait revivre les épisodes de sa relation ambiguë et dominatrice avec la prisonnière.
 
Lors de la représentation du 20 septembre à Londres, c’est avec une troublante unanimité, du Guardian au Financial Times, de l’Evening Standard au Telegraph, que les critiques anglais ont souligné la qualité de la mise en scène et l’engagement des chanteurs, mais pour mieux condamner musicalement l’opéra. L’un estime que l’œuvre est un « ratage total », quand un autre déconseille l’opéra à ceux qui voudraient passer une soirée dont ils sortiraient « positifs sur eux-mêmes et sur l’humanité ». Tous trouvent des raisons opposées pour décourager le mélomane aventureux : « il y a trop de musique pour un tel sujet ! », décrètent les uns, « il n’y en pas assez pour intéresser le mélomane ! », assènent les autres. La représentation d’Auschwitz sur scène ? Trop réaliste disent certains, trop théâtralisée jugent les autres. Au fond, la presse anglaise porte spontanément la même analyse que celle mûrement réfléchie du Bolchoï (qui a toujours refusé de monter cet opéra) : l’œuvre ne convient pas « musicalement ».
 
Comment expliquer une telle cacophonie d’analyses ? Effectivement, l’Acte I s’installe lentement, démarrant dans la lumière blanche du paquebot avant de descendre (au propre comme au figuré) dans l’enfer d’Auschwitz. Certes, l’Acte II poursuit et approfondit l’exploration psychologique et dramatique, avec en même temps plus d’intensité musicale et de lyrisme. Ce qui est admirable, précisément, c’est la capacité de Weinberg de gérer le temps, la montée progressive de la tension, l’économie de musique permettant de marquer la difficulté du temps dans le camp, contrebalancée par des coups d’éclat orchestraux et vocaux qui, soutenant l’attention, permettent d’accrocher à l’œuvre.
 
À écouter et étudier la partition, Dimitri Chostakovitch, auteur de la Symphonie n° 13 Babi Yar et ami de Weinberg, disait y avoir « mieux compris, à chaque fois, la beauté et la grandeur de cette musique ».
 
Oui, les camps de concentration mettent à l’épreuve de la question même de l’irreprésentabilité de la violence extrême, oui, il s’agit de concevoir un traitement particulièrement précis pour ne tomber ni dans le voyeurisme malsain, ni dans un insupportable pathos. La force du livret lui permet d’éviter magistralement toute caricature. « Lisa la SS » qu’on voudrait détester est plus complexe et intéressante que son diplomate de mari qui a la conscience bien propre et va finalement opter pour l’attitude la plus honteuse : vouloir tout oublier du passé de sa femme, de son pays, non pour elle, mais pour préserver sa propre réputation et son statut social. Le plus proche de nous devient le plus méprisable.
 
Dans cette représentation londonienne, Michelle Breedt était une Lisa excellente, égale à la captation reproduite dans le DVD de Bregenz [Neos 2010]. Giselle Allen en Marta était exceptionnelle. Elle nous abasourdit avec son chant déchirant, qui se fiche de la « joliesse » du son pour atteindre la vérité de la musique et du drame. Son grand air à l’Acte II est d’une force bouleversante.
 
La direction de Sir Richard Armstrong tendue, mettait en relief les qualités de l’orchestration, soutenant le rythme sans brusquer la nécessaire lenteur propre à la narration. La mise en scène de David Pountney et les décors étaient remarquablement efficaces, avec un jeu constant de va-et-vient entre le pont du paquebot et le sol du camp, et les allées et retours des wagons qui font tour à tour office de chambrée, de murs du camp ou d’évocation des fours crématoires.
 
Ajout de l’opéra par rapport au livre, le personnage de Tadeusz, le fiancé violoniste, apporte un climax dramatique à la fin de l’opéra : sommé de jouer une valse vulgaire pour le chef du camp et ses acolytes nazis, il interprète la Chaconne de Bach. C’est une leçon et un défi lancé par l’artiste, vrai détenteur, fût-il juif, de la culture musicale allemande, contre les imposteurs en uniforme. Il paiera de sa vie la provocation. Ce thème du prisonnier défendant la culture européenne contre ceux qui la violent n’est pas une invention romanesque. Il rappelle le Requiem de Terezin de Josef Bor qui raconte l’histoire vraie du chef d’orchestre Raphaël Schächter qui parvint à répéter et faire représenter le Requiem de Verdi devant Eichmann au camp de Terezin.
 
Ouvrage sur la culpabilité, l’incompréhension de soi comme des autres (Lisa semble sincère quand elle se plaint auprès de son mari qu’elle était détestée de tous les prisonniers), la mémoire, La Passagère est aussi une réflexion sur l’amour, la nécessité de rester attaché à ses valeurs morales et la culture comme défi dérisoire et suprême à la fois contre la barbarie. La Passagère est un vrai et pur moment d’opéra, magistralement mené, sur un thème on ne peut plus délicat. Il a attendu plus de quarante ans pour être joué, il lui faudra encore quelques années de patience pour être apprécié pour ce qu’il est.
 
À la fin de la représentation, une vieille dame élancée est venue saluer, franchissant précautionneusement les rails : Zofia Posmysz, l’auteure du texte initial, qui a connu et a survécu à Auschwitz, qui a connu « Lisa ». Oui, la Marta de l’opéra est encore vivante, et par son œuvre et par sa présence elle nous dit : ceux qui ont souffert ne doivent pas être oubliés.

 « Quand les parents vieillissent…
Laissez-les vieillir avec le même amour qu’ils vous ont fait grandir…
Laissez-les parler et raconter à plusieurs reprises des histoires avec la même patience et l’intérêt avec lesquels ils ont écouté les vôtres quand vous étiez enfant…
Laissez-les gagner comme ils vous ont souvent laissé gagner…
Laissez-les profiter des discussions avec leurs petits-enfants car ils vous voient en eux…
Laissez-les vivre avec les objets qui les ont accompagnés pendant longtemps, car ils souffrent en ressentant que vous leur arrachez des morceaux de leur vie…
Laissez-les se tromper comme vous vous êtes trompés tant de fois…
Laissez-les vivre et essayez de les rendre heureux sur le dernier chemin qu’il leur reste à parcourir, de la même manière qu’ils vous ont donné la main lorsque vous initiez le vôtre…»

Pablo Neruda

Musique à Toulouse (24) avec Laurie au Capitole (2 mars 2025)

 

 
Giulio Cesare in Egitto. Georg Friedrich Haendel

« Les Lessiveuses


Les femmes sont dans le verger,
où le cordeau de la lessive
est tendu entre les pommiers.
L’une est en train d’y pendre une chemise
qu’elle fixe avec des pinces de bois
(et le mouvement de ses bras
fait remonter sa jupe à pois) ;
la deuxième à croupetons dans le soleil
prend le linge dans une seille ;
la troisième renoue en riant
ses cheveux défaits par le vent.
Dans le pré qu’on vient de faucher
les premiers colchiques ont percé ;
il fait déjà froid soir et matin, l’eau coupe
la peau des mains et la fait sauter ;
les blanchisseuses ont les mains rouges.
Elles lèvent des mains rouges devant le linge blanc ;
mais, parce qu’elles sont jeunes, elles rient dans le vent
qui vient sur elles, les pressant
entre ses bras comme un danseur,
et leur fait faire un tour sur place
en les serrant contre son cœur. »

Le petit village. Charles-Ferdinand Ramuz Éditions Héros-limite (1903)



Rémi et Colette. Méthode de lecture traditionnelle. Joseph Juredieu, Eugénie Mourlevat, Andrée Roy. Magnard (1973)

 

Couverture de magazine

 
 Honey novembre 1968.
Ewa Aulin en couverture

« Pour se pérenniser, cette pornocratie suppose en effet la diffusion permanente de véritables leçons de perversion, c’est-à-dire l’affichage public de comportements "culturels", politiques, économiques ou artistiques pornoïsants. Il ne faut pas déduire de la propagation de ces leçons de perversion que ceux qui les subissent quotidiennement en deviennent nécessairement pervers. C’est même là un trait constitutif de notre époque postmoderne : la Cité peut être perverse sans que tous les individus ne le soient, loin s’en faut. Il est clair cependant que baigner dans une culture perverse n’est pas sans conséquences sur les individus. Premièrement, parce qu’une Cité devenue perverse ne peut alors que mettre en place une "sélection naturelle" des plus aptes à soutenir son idéal. Deuxièmement, parce que les individus restants, même non pervers, seront priés d’adopter des comportements pervers.»

La cité perverse : libéralisme et pornographie
. Dany-Robert Dufour. Folio (2009)