mardi 18 août 2026

« Les amours, les décisions sont de grosses boules qui tournent sur elles-mêmes. Tout au plus pouvons-nous saisir une sorte de convenance* entre l'état psychologique et la situation extérieure : quelque chose comme un rapport de couleurs. »

Critiques littéraires (Situations, I). Jean-Paul Sartre. Gallimard (1947)

* penser plutôt convergence (vocabulaire moderne ?)

« Au terme de ce parcours, un petit apologue, en forme de syllogisme, me semble s'imposer. A vrai dire, je dispose déjà des prémisses. Charles Baudelaire (dans ses Journaux intimes) avait posé la majeure : "Dieu est le seul être qui, pour régner, n'ait même pas besoin d'exister." Quelques années plus tard, l'humoriste Alphonse Allais, dans le Courrier français, avait avancé la mineure : "Avant de prendre congé de ses hôtes, Dieu convint, de la meilleure grâce du monde, qu'il n'existait pas." Je me risque à la conclusion : Lorsque Dieu libéra enfin ses hôtes de sa trop longue présence, chacun retint son souffle puis, voyant qu'il ne se passait rien, tout le monde se mit à rire, de bon cœur d'abord, puis à gorge déployée... jusqu'à mourir de rire. »

On achève bien les hommes : de quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu. Dany-Robert Dufour. Denoël (2005)

« […], des princesses, si j’en crois les quelques statues, les quelques peintures qui viennent de nouveau de m’être si rapidement montrées, aux grands yeux, à la taille fine, aux seins offert dans la grande ouverture de leurs corsages ajustés, aux seins semblables à des pêches sensibles, comme j’imagine ceux de Rose (maintenant n’importe quelle figure belle me ramène invinciblement vers la sienne), ceux de Rose sous son chandail bien fermé autour de son cou. »

L’emploi du temps. Michel Butor. Les éditions de minuit (1956)

lundi 17 août 2026

« - Je suis votre chien
- Alors léchez-moi de haut jusqu'en bas.
Jung-lu à croupetons se met à la besogne luxurieuse et avilissante. De sa langue hors de sa bouche, gonflée, il lape longuement Yi dépouillée. Il répand sur elle sa salive, comme s'il la couvrait du vernis de son allégeance. La tête tassée contre sa chair, il la cire toute entière, à grands traits, commençant par les cheveux et continuant sur tout le corps. Il laque sa peau qu'il a tant écrasée, et qui cependant ne porte pas trace de lui. Léchage qui est à la fois épandage et baiser, qui embrasse tout ce qu'il connait si bien, ces traits, ces traits si fins, ces yeux noirs de lumière, ce cou élancé, les petits mamelons sur la poitrine si joliment plate, le clitoris, l'ouverture du con et l'ouverture du cul, jusqu'à ce qu'il arrive aux ongles des  pieds. Lui, accroupi léchant sans arrêt, elle allongée en une quiétude satisfaite, recevant l'hommage. Fluorescence blanche qui se tourne parfois, pour présenter un côté ou l'autre, celui de la poitrine ou celui des fesses. »

La vallée des roses. Lucien Bodard. Bernard Grasset (1977)

Recyclage d'illustrations d'Énantiomère R (30)

 
L'excellente recrue de désespérance restait inactive de sagacité
 

dimanche 16 août 2026

« Nous reconnaissons tout de suite l'abondance triste de ces vies sans tragique ; ce sont les nôtres, ces mille aventures ébauchées, manquées, aussitôt oubliées, toujours recommencées, qui glissent sans marquer sans jamais engager, jusqu'au jour où l'une d'elles, toute pareille aux autres, tout à coup, comme par maladresse et en trichant, écœure un homme pour toujours, négligemment détraque une mécanique. »

Critiques littéraires (Situations, I). Jean-Paul Sartre. Gallimard (1947)

« Le vent, comme un zéphyr, s’approche du jardin de Yi -jardin nu de chair nue. Angoisse merveilleuse. Et de nouveau elle voudrait que les découpures de sa chair soient une orchidée -non plus pour manger les doigts, mais pour être flattée par eux. Que le vent, tout comme il joue avec les languettes, les vrilles, les crochets, les recés, les étamines de cette fleur labyrinthe, s’engouffre dans le lacis aussi tortueux de sa blessure, l’univers de sa blessure. Fleur-blessure. Le vent en remous dans son dédale… Il arrive en longs souffles, suivant les charmilles dépouillées, les sillons latéraux secrets et comme ombragés de flamboyants. Il surgit tel une armée aquiloneuse qui connait les approches… Soudain, ces creux occupés, il devient bourrasque partant à l’assaut, qui assaille la crête qui sépare ces ravinements. Et il se met à tournoyer follement autour de son sommet, une dentelle des hauteurs, un monticule tendre. Le vent est impitoyable, il frappe et refrappe, avec une violence inlassable, ce grain de rubis pâle qui est la chair suprême de Yi. Car à mesure que les vents s’acharnent, Yi est réduite à ce grain, à ce bouton, à cette corolle d’elle-même, qui, vertigineusement, envoie à tout son corps des ondes, des fluides, des éclairs. Elle n’est que soubresauts, nerfs exaspérés, inconscience délirante, gémissements égarés. Le pouvoir du vent. »

La vallée des roses. Lucien Bodard. Bernard Grasset (1977)