dimanche 24 mai 2026

Visionnage domestique toulousain (317)

France. Bruno Dumont (2021)

 

Regard retrospectif sur une vie

« 29 mars
Mon passé, ma vie, mon corps, les amis, mes parents, la vie de F., celle de Kaerner : comme une architecture aux styles mêlés, sans aucun désordre pourtant, mais une nécessité absolue dans son ordonnance. Et des colonnes anciennes y sont prises, comme à Rome, dans les arcades de murs récents.
Je suis désormais comme un architecte qu'on aurait chargé de restaurer un palais, et qui découvrirait derrière les murailles, des pièces, des escaliers secrets, des passages que les propriétaires n'avaient jamais soupçonnés.
La part du quotidien s'estompe : plus forte et mieux exercée, ma mémoire sait maintenant se tourner vers  des zones obscures. Patient travailleur de moi-même, j'ai donné congé à toutes les autres occupations, je n'ai plus le temps que pour cette œuvre baroque, ce palais de pierres rassemblées au cours de mes promenades dans le temps. Je fouille et je bâtis : je dresse des plans que je ne suis pas, des cartes qu'une nouvelle découverte me fait modifier chaque jour. Je dresse des étais, j'écarte des déblais, je cimente, je mure, et de nouvelles brèches s'ouvrent, il me faut recommencer. L'énormité de la tâche ne me rebute pas : un temps viendra, je le sais, où le présent, le passé et l'avenir seront confondus dans un même mouvement puissant dont je ne serai plus exclu. »

Les portes de Gubbio. Danièle Sallenave. Hachette (1980)

Visionnage domestique toulousain (316)

 

Léaud l'unique. Serge Le Péron (2001)
 
Très décevant ! On passe vraiment à côté de Léaud !

Confiance

« [...] lorsque j'eus tout-à-fait cessé de souffrir de l'amour que m'inspirait Béatrice, il m'arriva d'entendre qu'elle avait autrefois beaucoup fréquent Un tel, et connu tel autre dans les périodes les plus vives de mon amour pour elle. Et je me disais d'abord avec soulagement : comme j'aurais souffert d'apprendre cela quelques mois plus tôt -comme c'est bien d'être guéri et de pouvoir entendre cela sans un affreux serrement de cœur. Or c'était une illusion : car si j'avais appris cette nouvelle au plus fort de ma passion, et cela s'était sans doute produit sans que j'en aie gardé le souvenir, l'amour menacé, comme un poisson aveugle au fond de son creux de roche, aurait aussitôt enveloppé l'ennemi du puissant jet d'encre d'une explication rassurante, afin d'en dissoudre les aspérités, et de rendre à cette rencontre, ou tel dîner dont on m'avait parlé, sinon anodin, du moins explicable. Car ce n'est pas seulement à la jalousie que je suis particulièrement sujet : c'est à une forme extraordinaire de la capacité de se rassurer, de se faire illusion, de nier les évidences les plus criantes et les faits les mieux avérés. Ainsi, loin de souffrir, j'aurais échafaudé des arguments, parfois contradictoires contre toute vraisemblance. En y songeant bien, c'était aujourd'hui que "je ne l'aimais plus" que je souffrais, car l'amour n'était plus là pour déposer autour  du fait gênant sa gomme protectrice, je découvrais dans toute leur nudité et dans toute leur horreur les preuves que Béatrice ne m'aimait pas ou du moins qu'elle en aimait d'autres dans le même moment que moi. »

Les portes de Gubbio. Danièle Sallenave. Hachette (1980)

Visionnage domestique toulousain (315)

 

Luttes en Italie. Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin (1969)

« En décembre 1969, la RAI et une petite société de production italienne, Cosmoseion Roma, s'associent avec Anouchka Films pour financer un quatrième film Dziga Vertov (British sounds et Pravda sont revendiqués rétrospectivement par le groupe), à hauteur de 74 000 francs. Le film s'appelle Luttes en Italie, est censé se dérouler dans la péninsule, parle et s'écrit dans la langue de Dante, mais il est quasiment entièrement tourné à Paris, dans l'appartement de Godard et Wiazemsky, avec l'aide de l'opérateur Armand Marco et de l'ingénieur du son Antoine Bonfanti. Il y a également deux jours de tournage à Roubaix, dans l'usine textile V 2 V appartenant à l'ami millionnaire du cinéaste, Jean-pierre Bamberger, et quelques plans de la banlieue industrielle de Milan, enregistrés en fin de journée, fin décembre. Godard et Gorin, s'ils ne vont guère en Italie, la font venir à eux : Cristina Tullio-Altan, Romaine qui jouait la jeune bourgeoise dans Vent d'Est, tient le rôle d'une militante révolutionnaire proche Lotta continua, et le pizzaiolo du coin de la rue monte avec des pizzas dès qu'on a besoin de lui dans un plan du film. Anne Wiazemsky, quant à elle, traîne visiblement sa peine dans un petit rôle de cliente* dans un magasin de vêtements. »
 

Godard : biographie. Antoine de Baecque. Bernard Grasset (2010)

* plutôt de vendeuse... 

samedi 23 mai 2026

Visionnage domestique toulousain (314)

 

Le Gai savoir. Jean-Luc Godard (1969)

« Dans un studio de Joinville, une sorte de “maison de la radio et des images” a donc été “installée” par le cinéaste, dispositif enregistré par une caméra 35mm dirigée par Jean Leclerc, un bon technicien de l'ORTF. Ce dispositif est simple : un plateau de studio, un fond noir, Émile et Patricia qui se retrouvent pour regarder des  images et les commenter en se posant des questions, comme dans une salle de classe. Les sons, la science, les images, le cinéma, la télévision, la photographie, l'art la presse, la politique, il faut tout réapprendre en repartant à zéro. Godard fait cours (c'est sa voix en off, qui revient régulièrement) et sa méthode favorite est celle de l'association libre, de la démonstration par le jeu de mots, du glissement du sens qui fait comprendre une vérité cachée. Comme si la langue elle-même, la grammaire,devra être mise à plat, puis reconstituée autrement : “Retourner contre l'ennemi l'arme avec laquelle il nous attaque : le langage.” Il y a un programme : “La première année, on ramassera des images, on enregistrera des sons, ça fera des expériences en vrac. La deuxième année, on critiquera tout ça, on décomposera, on réduira, on substituera et on recomposera. Et après, la troisième année, on fabriquera deux ou trois modèles de son et d'image.” Il est trop ambitieux : Émile et Patricia en restent au premier stade, mais cela a du moins la vertu de permettre de poser les questions : “Sur quoi ils se séparent, et toutes les questions restent ouvertes pour le spectateur.”
Dans sa forme le Gai Savoir prolonge et développe La Chinoise : c'est un film "tableau noir" où l'écriture de Godard lui-même est omniprésente -sa graphie, ses esquisses, sa géométrie- et recouvre en les commentant des images, souvent des photographies, parfois des dessins, ou encore des collages, généralement pris dans des magazines, des reportages, des publicités. Le verbe godardien, avec son art de la formule, du jeu de mots -mais aussi des slogans tout prêts ou ses associations parfois un peu faciles-, piège les images ou les phrases creuses de la consommation, de la bienséance, du cliché. "Culture République Silence" sur le visage de Malraux ; "Les rois de l'impérialisme" sur la publicité pour une cuisine toute équipée. Par son ton, c'est un film didactique, qui prend le langage au sérieux, mais il est encore étrangement primesautier : il y a beaucoup d'humour dans les dialogues échangés, surtout chez Léaud, indécrottablement potache (même un peu dragueur) tandis que Patricia est plus froide, vaillante, en colère, puisque c'est elle, femme opprimée, qui assume pleinement le comportement et la langue révolutionnaires. Léaud et Berto chacun dans son registre, sont bons, et Godard a aimé les diriger. »
 
Godard : biographie. Antoine de Baecque. Bernard Grasset (2010)

mardi 19 mai 2026

PBF 2026.14 : Lettres de la Grenouillère (première diffusion sur Radio radio Toulouse mercredi 20 mai 2026)

 


Lectures de Lettres de la Grenouillère de Jean-Joseph Vadé
 
Pascale Rémi est Nanette Dubut, blanchisseuse de linge fin et Éric Abrial est Jérôme Dubois, pécheux au Gros-Caillou, actuellement dans le 7ème arrondissement de Paris. Il s'agit d'une correspondance sur les commencements d'un amour, constituée de 25 lettres en langage poissard, qu'on pourrait considérer comme l'argot du 18ème siècle. Langage des Halles, des harangères et des poissonnières avec une invention et une utilisation du vocabulaire et des expressions étonnantes.
Les deux chansons de Jérôme Dubois sont chantée par Fernand Bernadi accompagné par Luigi Giugliano à la guitare. Le mixage de ses chansons a été réalisé par Vincent alouette production.

Pour ceux qui auraient piscine indienne, ou toute autre obligation, il y a une possibilité de rattrapage avec les podcasts de la PBF : https://www.mixcloud.com/RadioRadioToulouse/lettres-de-la-grenouill%C3%A8re-de-jean-joseph-vad%C3%A9-la-petite-boutique-fantasque/

Sus aux Philistins !

Extrait des Buveurs de vin dit autrefois Le Poète Piron à table avec ses amis Vadé et Collé de Jacques Autreau (Musée du Louvre). Vadé pourrait être celui le plus à droite, avec le tricorne.