« [...] lorsque j'eus tout-à-fait cessé de souffrir de l'amour que m'inspirait Béatrice, il m'arriva d'entendre qu'elle avait autrefois beaucoup fréquent Un tel, et connu tel autre dans les périodes les plus vives de mon amour pour elle. Et je me disais d'abord avec soulagement : comme j'aurais souffert d'apprendre cela quelques mois plus tôt -comme c'est bien d'être guéri et de pouvoir entendre cela sans un affreux serrement de cœur. Or c'était une illusion : car si j'avais appris cette nouvelle au plus fort de ma passion, et cela s'était sans doute produit sans que j'en aie gardé le souvenir, l'amour menacé, comme un poisson aveugle au fond de son creux de roche, aurait aussitôt enveloppé l'ennemi du puissant jet d'encre d'une explication rassurante, afin d'en dissoudre les aspérités, et de rendre à cette rencontre, ou tel dîner dont on m'avait parlé, sinon anodin, du moins explicable. Car ce n'est pas seulement à la jalousie que je suis particulièrement sujet : c'est à une forme extraordinaire de la capacité de se rassurer, de se faire illusion, de nier les évidences les plus criantes et les faits les mieux avérés. Ainsi, loin de souffrir, j'aurais échafaudé des arguments, parfois contradictoires contre toute vraisemblance. En y songeant bien, c'était aujourd'hui que "je ne l'aimais plus" que je souffrais, car l'amour n'était plus là pour déposer autour du fait gênant sa gomme protectrice, je découvrais dans toute leur nudité et dans toute leur horreur les preuves que Béatrice ne m'aimait pas ou du moins qu'elle en aimait d'autres dans le même moment que moi. »
Les portes de Gubbio. Danièle Sallenave. Hachette (1980)
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