samedi 22 août 2026

« La jeunesse ne porte pas en elle sa solution : il faut qu'elle s'effondre et se déchire ; ou bien c'est le jeune homme qui meurt, comme Rosenthal, ou bien il est condamné par son complexe familial d'infériorité à traîner, comme Pluvinage, une adolescente éternelle et misérable : il y a pour Nizan une débâcle de la jeunesse comme, pour Freud, une débâcle de l'enfance ; les pages où il nous montre le passage douloureux de Lafforgue à l'âge d'homme sont parmi les plus belles du livre. »

Critiques littéraires (Situations, I). Jean-Paul Sartre. Gallimard (1947)

« Il y a l’Élixir de Guérison Immédiate, l’Élixir de la Bonne Guérison, l’Élixir de la Luxure Désespérée, l’Élixir du désir jouisseur, l’Élixir du Sentiment du Bonheur Infini, l’Élixir des Humeurs Noires et Suicidaires, l’Élixir de la Mort Foudroyante, l’Élixir de l’Inexorable Mort Lente. »

La vallée des roses. Lucien Bodard. Bernard Grasset (1977)

« Ils avaient l’ait tellement heureux tous les deux ; elle était tellement en beauté avec son chapeau de toile blanche, cette Rose que j’ai laissée échapper, cette Rose que je n’ai pas su aimer, que je n’ai pas eu le courage d’arracher à Bleston, cette Rose dont je me suis tant protégé, que j’évitais ces derniers temps, à laquelle je ne me serais jamais cru si attaché, que je lui ai moi-même jeté dans les bras par mon silence, par mon aveuglement, parce que je m’enfermais dans cette chambre, sans me douter que cela pourrait aller si loin, sans m’apercevoir que cela devenait si sérieux, parce que je n’aurais pas cru cela possible. »

L’emploi du temps. Michel Butor. Les éditions de minuit (1956)

Visionnage toulousain en salle (90) au Cratère

 
De la Comédie françaiseMartin Darondeau et Bertrand Usclat (2026)


 

« Mais Yi se sent toute pénétrée du sien, [de son orifice] qu’elle examine souvent dans un miroir de ses yeux attentifs, yeux scrutant, yeux analysant. Elle l’épile chaque jour au moindre soupçon de duvet, elle l’oint pour le rendre encore plus tendre ; et pourtant, comme il est déjà doux et mignon, deux délicats pétales qui se rejoignent en un trait léger, en un trait immense, sa vallée des roses. »

La vallée des roses. Lucien Bodard. Bernard Grasset (1977)

« […] après m’être promené pendant des heures sous la pluie, tandis que les cloches de la Nouvelle Cathédrale sonnaient à toute volée comme si elles me pourchassaient, entant dans tous les édifices religieux que je rencontrais dans mon errance, sans faire attention à leur secte, entendant partout les mêmes cantiques, devinant partout, sous les visages apparemment heureux des fidèles, leurs crânes tristes et inquiets, sentant qu’il n’y avait partout que l’ombre d’une fête, le fantôme d’une fête morte, mais exclu par là de cette ombre même, de ce simulacre, […] »

L’emploi du temps. Michel Butor. Les éditions de minuit (1956)


« Mais souvent le récitant ne coïncide plus tout-à-fait avec le héros : ce qu'il dit, le héros n'aurait pas tout-à-fait pu le dire, mais on sent entre eux une complicité discrète, le récitant raconte, du dehors, comme le héros eût aimé qu'on racontât. »

Critiques littéraires (Situations, I). Jean-Paul Sartre. Gallimard (1947)

Visionnage toulousain en salle (89) au Cratère

 

 
Comète. Elie Wajeman (2026)

mercredi 19 août 2026

« […], tous les jours écoulés de l'été, tous ces jours du début de l'hiver que je m'étais efforcé d'arrimer par cette longue chaîne réticulée de phrases, dont la forge m'avait épuisé et perdu, cette longue chaîne de phrases inachevée, ballante, […]. »

L’emploi du temps. Michel Butor. Les éditions de minuit (1956)

mardi 18 août 2026

« Les amours, les décisions sont de grosses boules qui tournent sur elles-mêmes. Tout au plus pouvons-nous saisir une sorte de convenance* entre l'état psychologique et la situation extérieure : quelque chose comme un rapport de couleurs. »

Critiques littéraires (Situations, I). Jean-Paul Sartre. Gallimard (1947)

* penser plutôt convergence (vocabulaire moderne ?)

« Au terme de ce parcours, un petit apologue, en forme de syllogisme, me semble s'imposer. A vrai dire, je dispose déjà des prémisses. Charles Baudelaire (dans ses Journaux intimes) avait posé la majeure : "Dieu est le seul être qui, pour régner, n'ait même pas besoin d'exister." Quelques années plus tard, l'humoriste Alphonse Allais, dans le Courrier français, avait avancé la mineure : "Avant de prendre congé de ses hôtes, Dieu convint, de la meilleure grâce du monde, qu'il n'existait pas." Je me risque à la conclusion : Lorsque Dieu libéra enfin ses hôtes de sa trop longue présence, chacun retint son souffle puis, voyant qu'il ne se passait rien, tout le monde se mit à rire, de bon cœur d'abord, puis à gorge déployée... jusqu'à mourir de rire. »

On achève bien les hommes : de quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu. Dany-Robert Dufour. Denoël (2005)

« […], des princesses, si j’en crois les quelques statues, les quelques peintures qui viennent de nouveau de m’être si rapidement montrées, aux grands yeux, à la taille fine, aux seins offert dans la grande ouverture de leurs corsages ajustés, aux seins semblables à des pêches sensibles, comme j’imagine ceux de Rose (maintenant n’importe quelle figure belle me ramène invinciblement vers la sienne), ceux de Rose sous son chandail bien fermé autour de son cou. »

L’emploi du temps. Michel Butor. Les éditions de minuit (1956)

lundi 17 août 2026

« - Je suis votre chien
- Alors léchez-moi de haut jusqu'en bas.
Jung-lu à croupetons se met à la besogne luxurieuse et avilissante. De sa langue hors de sa bouche, gonflée, il lape longuement Yi dépouillée. Il répand sur elle sa salive, comme s'il la couvrait du vernis de son allégeance. La tête tassée contre sa chair, il la cire toute entière, à grands traits, commençant par les cheveux et continuant sur tout le corps. Il laque sa peau qu'il a tant écrasée, et qui cependant ne porte pas trace de lui. Léchage qui est à la fois épandage et baiser, qui embrasse tout ce qu'il connait si bien, ces traits, ces traits si fins, ces yeux noirs de lumière, ce cou élancé, les petits mamelons sur la poitrine si joliment plate, le clitoris, l'ouverture du con et l'ouverture du cul, jusqu'à ce qu'il arrive aux ongles des  pieds. Lui, accroupi léchant sans arrêt, elle allongée en une quiétude satisfaite, recevant l'hommage. Fluorescence blanche qui se tourne parfois, pour présenter un côté ou l'autre, celui de la poitrine ou celui des fesses. »

La vallée des roses. Lucien Bodard. Bernard Grasset (1977)

Recyclage d'illustrations d'Énantiomère R (30)

 
L'excellente recrue de désespérance restait inactive de sagacité
 

dimanche 16 août 2026

« Nous reconnaissons tout de suite l'abondance triste de ces vies sans tragique ; ce sont les nôtres, ces mille aventures ébauchées, manquées, aussitôt oubliées, toujours recommencées, qui glissent sans marquer sans jamais engager, jusqu'au jour où l'une d'elles, toute pareille aux autres, tout à coup, comme par maladresse et en trichant, écœure un homme pour toujours, négligemment détraque une mécanique. »

Critiques littéraires (Situations, I). Jean-Paul Sartre. Gallimard (1947)

« Le vent, comme un zéphyr, s’approche du jardin de Yi -jardin nu de chair nue. Angoisse merveilleuse. Et de nouveau elle voudrait que les découpures de sa chair soient une orchidée -non plus pour manger les doigts, mais pour être flattée par eux. Que le vent, tout comme il joue avec les languettes, les vrilles, les crochets, les recés, les étamines de cette fleur labyrinthe, s’engouffre dans le lacis aussi tortueux de sa blessure, l’univers de sa blessure. Fleur-blessure. Le vent en remous dans son dédale… Il arrive en longs souffles, suivant les charmilles dépouillées, les sillons latéraux secrets et comme ombragés de flamboyants. Il surgit tel une armée aquiloneuse qui connait les approches… Soudain, ces creux occupés, il devient bourrasque partant à l’assaut, qui assaille la crête qui sépare ces ravinements. Et il se met à tournoyer follement autour de son sommet, une dentelle des hauteurs, un monticule tendre. Le vent est impitoyable, il frappe et refrappe, avec une violence inlassable, ce grain de rubis pâle qui est la chair suprême de Yi. Car à mesure que les vents s’acharnent, Yi est réduite à ce grain, à ce bouton, à cette corolle d’elle-même, qui, vertigineusement, envoie à tout son corps des ondes, des fluides, des éclairs. Elle n’est que soubresauts, nerfs exaspérés, inconscience délirante, gémissements égarés. Le pouvoir du vent. »

La vallée des roses. Lucien Bodard. Bernard Grasset (1977)

Recyclage d'illustrations d'Énantiomère R (29)

 

 
L'obstination intelligible de l'entreprise coulait comme un vain bruit

« Il s’agit de retrouver cette première entrevue, l’impression qu’elle m’a faite ce jour-là, c’est-à-dire de supprimer tout ce que j’ai su d’elle-même, tout ce que j’ai vu d’elle par la suite ; pendant plusieurs mois je me suis demandé si je n’en étais pas amoureux ; c’est que les premiers temps, avant qu’elle ne m’eût fait rencontrer sa sœur Rose, elle était la seule jeune fille avec qui j’eusse des conversations dans Bleston. »

L’emploi du temps. Michel Butor. Les éditions de minuit (1956)

samedi 1 août 2026

« Pour ma part, je choisirai en “gentleman” -un rôle de composition, faut-il le dire, dans lequel, comme le disait Borges, on défend de préférence les causes perdues d'avance. »

On achève bien les hommes : de quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu. Dany-Robert Dufour. Denoël (2005)

Recyclage d'illustrations d'Énantiomère R (28)

 

 
Son admirable conservation composait une intrigue conceptuelle

« On en vient, du coup, à croire que l'art est régi par une fin, celle du plaisir du spectateur. Or, je rappelle simplement à cet égard que, dans toute la tradition occidentale, au moins d'après le traité de Longinus (selon les sources, auteur grec du IIIe siècle avant J.-C. ou anonyme dit le “Pseudo-Longin” de la fin du Ier siècle), le Péri hupsous (Du sublime, traduit en 1674 par Boileau) jusqu'à Benjamin, en passant par Burke et par Kant, l'art fut d'abord accordé à la recherche du “sublime” qui ne renvoie pas au plaisir de contempler le “beau”, c'est-à-dire l'harmonieux qui consonne avec ses états d'âme, mais au fait de se trouver devant un absolu. L'art avait en effet pour finalité de représenter, ou plutôt de donner à penser, à imaginer, ce qui ne pouvait être représenté : l'infini, l'illimité, l'éternel, le démesuré, une pure Idée...Bien loin de faire plaisir au destinataire, il pouvait provoquer un dérèglement des facultés ouvrant sur les plus extrêmes tensions -d’exaltation ou d'effroi. Le retour au simple plaisir du spectateur ne peut évidemment que défaire le sublime, c'est-à-dire le pathos du sublime dans l'art, qui faisait toujours événement, au sens fort du terme [...]. »

On achève bien les hommes : de quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu. Dany-Robert Dufour. Denoël (2005)

Quelques Éléments supplémentaires de la Société du Spectacle (97)

 
« La confusion idéologique fondamentale entre la femme et la sexualité [...] prend aujourd'hui seulement toute son ampleur, puisque la femme, jadis asservie en tant que sexe, est aujourd'hui libérée en tant que sexe. [...] Les femmes, les jeunes, le corps, dont l’émergence après des millénaires de servitude et d'oubli constitue en effet la virtualité la plus révolutionnaire, et donc le risque le plus fondamental pour quelque ordre établi que ce soit -sont intégrés et récupérés comme “mythe d'émancipation”. On donne à consommer de la Femme aux femmes, des Jeunes aux jeunes, et, dans cette émancipation formelle et narcissique, on réussit à conjurer leur libération réelle. »
 
La société de consommation  : ses mythes, ses structures. Jean Beaudrillard. Gallimard, Folio (1986)
 
photographie de Dany Carrel

« Lire à cet égard, le jubilatoire pamphlet d'Annie Le Brun, Du trop de réalité (Paris, Stock, 2000) où l'auteur dénonce dans le tout culturel contemporain le fait de systématiquement mettre sur le même plan “productions mineures et gestes essentiels . Ce qui se solde par l'exclusion de toute “négativité” et par l'apparition d'un “totalitarisme de l’inconsistance où tout n'est pas seulement l'équivalent de tout mais où rien n'existe s'il n'est l'équivalent de tout et réciproquement ”, cf p. 134. »

On achève bien les hommes : de quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu. Dany-Robert Dufour. Denoël (2005)

« J'ai à parler, c'est vague. J'ai à parler, n'ayant rien à dire, rien que des paroles des autres. Ne sachant pas parler, ne voulant pas parler, j'ai à parler. »

L'Innommable. Samuel Beckett. Editions de Minuit (1953)

Visionnage domestique toulousain (337)

 

 
Jeanne : les batailles. Jacques Rivette (1994)

« En 1995*, 500 décideurs politiques et économiques de très haut niveau se réunirent pour trouver des solutions à la question de la gouvernabilité des 80% d'humanité surnuméraire par rapport aux besoins de l'économie néolibérale : la solution retenue fut celle de Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller du président Carter et fondateur de la [commission] Trilatérale : le tittytainement consiste à fournir un “cocktail de divertissement abrutissant et d'alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète”. Voir Hans-Peter Martin et Harald Schumann, Le piège de la mondialisation, Arles, Solin - Actes sud (1997), p13. »

On achève bien les hommes : de quelques conséquences actuelles et futures de la mort de Dieu. Dany-Robert Dufour. Denoël (2005)

* du 27 septembre au 1er octobre 1995, à l'hôtel Fairmont de San Francisco s'est tenu le premier State Of The World Forum