dimanche 10 mai 2026

« Qu'on se figure, écrivait Caloger, ou Calogero, le désespoir et la terreur qui s'emparaient de l'homme que n'animait pas encore un fervent espoir en la personne du Christ ("Regardez si ce n'est pas un ajout du traducteur", dit F.), lorsque la nuit entièrement tombée, incertain s'il reverrait encore le soleil, il s'accroupissait devant le feu qui projetait sur les parois irrégulières de la grotte des ombres fantastiques et mouvantes du groupe de femmes et des enfants apeurés. Ses animaux familiers lui semblent autant de démons, les vieillards geignent, les enfants pleurent ; du dehors parviennent le bruit effrayant du vent dans les branches qui craquent, le mugissement des eaux en tempête et les roulements du tonnerre. Afin d'en conjurer la terreur et peut-être le maléfice car ces épouvantables rumeurs ne pouvaient être attribuées qu'à des génies malfaisants, on se saisissait d’instruments primitifs, d'ustensiles de cuisine, de calebasses, et pour chasser les monstres du dehors et les fantômes que l'imagination faisait naître dans des cœurs encore simples, on y frappait en mesure, avec des outils ou des os, accompagnant ce tapage de murmures à bouche fermée de la sorte de ceux que font les petits enfants lorsqu'ils ont peur du loup. Dehors la tempête s'apaisait, les roulements de l'orage s'affaiblissaient car tout dans la Nature a son terme. Leurs esprits bercés par le bruit, leur effroi apaisé, ils s'endormaient, convaincus d'avoir par leurs artifices repoussé des ennemis invisibles, ayant seulement subi l'enchantement des rythmes musicaux et le prodigieux effet qu'ils ont sur notre âme pour y dissiper ses terreurs, et couvrir les voix redoutables du Dehors, des Ténèbres et du Mal. »

Les portes de Gubbio. Danièle Sallenave. Hachette (1980)

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