samedi 25 octobre 2014

Projet Poubelle-bis (22)

«J'aimais et admirais Octave, avait expliqué Milan, non seulement à cause de son talent mais aussi à cause du charme, d'une grâce toute particulière, qui le faisait aussi différent de tout le reste des humains qu'une licorne de toute la race des chèvres. J'étais fier et heureux de connaître un homme fabuleux. J'ai fréquenté toutes célébrités de notre jeunesse, mais il était le seul auquel je reconnusse  ce qu'on appelle du génie. Peut-être étais-ce aussi une illusion ? Je me méfie maintenant des mots qui travestissent en termes profanes les superstitions de la religion. Peut-être l'aimais-je tout simplement et n'usais-je des termes de l'admiration que pour me voiler une tendresse inavouable. Je me rappelle, nous avions dix-huit ans, qu'un soir d'hiver, il revenait de province, j'étais allé l'attendre à la gare de l'Est, nous avons marché côte à côte jusqu'à la place Saint-Michel, nous allions lentement, j'avais posé ma main sur son bras : ce seul contact, cette seule présence, me remplissaient d'un bonheur dont jamais par la suite les transports de l'amour ne m'apportèrent l'équivalent. Telle était ma ferveur.»

Les mauvais coups. Roger Vailland. Editions du Sagittaire (1948)

jeudi 23 octobre 2014

«Je suis toujours dans l'attente d'un changement favorable : de tous les camps se trouvant en présence, je n'en ai choisi aucun. Je suis dans la situation de quelqu'un qui voudrait gagner le gros lot sans avoir acheté un billet de loterie.
La comédie humaine ne m'absorbe pas assez. Je ne suis pas, tout entier, de ce monde. Je n'arrive pas à me détacher de ce monde-ci ni de ce monde-là. je ne suis ni ici, ni là. Hors de tout. Je crains de mal choisir alors je ne choisis  ni la religion, ni la politique. C'est  justement la peur de vous perdre qui vous perd. Si la Grâce ne vient pas ce sera le coup de grâce.»

Journal en miettesEugène Ionesco. Mercure de France (1967)
«Jusque dans l'âge avancé, vivre pour lui, c'est agir. Tous ses moments sont comptés et remplis : chaque soir il fait l'inventaire des choses qu'il a entendues, qu'il a dites ou qu'il a faites. Aussi a-t-il du temps pour ses propres affaires, pour celles de ses relations, et pour celles de la cité. Il lui en reste pour la conversation et le plaisir. Il fait tout vite et sans phrases : dans son activité consciencieuse et sérieuse, il ne hait rien tant que de s'affairer à cent choses à la fois, ou à des bagatelles. Tel fut Caton. Aux yeux de ses contemporains et de la postérité il est demeuré le vrai type du citoyen romain. En lui s'étaient incarnés, sous une rude enveloppe, je ne le nie pas, l'esprit d'action et le droiture des vieux républicains, faisant honte à l'oisiveté malsaine et déréglée des Grecs.»

Histoire romaine Livre I à IV : Des commencements de Rome jusqu'aux guerres civilesTheodor Mommsen. Bouquins Robert Laffont (1985)

mardi 21 octobre 2014

«Celse dans sa Parole de Vérité (Logos Alethès) que nous ne connaissons que par le Contra Celsum d'Origène, qualifie le christianisme de syncrétisme abject et puant. Voyant loin et balayant large il réussit une description qui vaut, non pas évidemment pour le christianisme et encore moins pour le catholicisme mais pour le monde moderne : folie de charlatans, fulmine-t-il, fanatisme à mystères accroché à des fantômes, doctrine mal comprise de la transmigration des âmes traduite en résurrection par des analphabètes, perversion des plus grandes pensées, vols à la tire dans les magasin de luxe du paganisme ; le Crédo vient d'Héraclite, des stoïciens, de Mithra, des Egyptiens, des Perses, des Cabires, des fables de Danaë, Mélanippe, Augé, Antiope ; le récit de la tour  de Babel plagie Homère et son épisode des fils d'Alous qui, pour monter au ciel, rêvent d'entasser sur l'Olympe l'Ossa et le Pélion, etc.»

Le XIXe siècle à travers les âgesPhilippe Muray. Editions Denoël (1999)

lundi 20 octobre 2014

« Un gentilhomme des nôtres merveilleusement sujet à la goutte, étant pressé par les médecins de laisser du tout l'usage des viandes salées, avait accoutumé de répondre fort plaisamment, que sur les efforts et tourments du mal, il voulait avoir à qui s'en prendre ; et que s'écriant et maudissant tantôt le cervelas tantôt la langue de bœuf et le jambon, il se sentait d'autant allégé. »

Les Essais : Comment l'âme décharge ses passions sur des objets faux, quand les vrais lui défaillent. Montaigne. Librairie Générale Française (2002)

samedi 18 octobre 2014

Talens réunis : textes (19)


«Versailles, le 8 février 1690

... La pauvre Dauphine est de nouveau bien mal. Elle est maintenant entre les mains d'un capucin que l'on nomme frère Ange. On la tue à force de déboires. On fait tout ce qu'on peut pour me réduire au même état ; mais moi je suis une noix plus dure, à casser que Mme la Dauphine...


Marly, le 21 avril 1690

Hélas, hier à sept heures et quart j'ai vu mourir la chère et pauvre Dauphine... Avant-hier à onze heures du soir, quand nous venions de nous lever de table, elle dit qu'il était temps qu'on lui donne l'extrême-onction, qu'elle avouait ressentir une terreur extrême de se savoir si près de la mort mais qu'elle ne s'en soumettait pas moins à la volonté de Dieu soit pour la vie soit pour la mort. Elle se mit à prier, puis elle fit appeler M. de Maux, que Votre Dilection connaît, c'est le même qui précédemment s'appelait M. de Condom. Elle lui ordonna de dire bien haut qu'au cas où elle aurait causé du chagrin à qui que ce fût, elle en demandait pardon. C'était bien inutile, car de sa vie la pauvre princesse n'a affligé personne. Puis M. de Maux ajouta qu'elle pardonnait aussi de tout coeur à ceux qui l'avaient offensée. Ça c'était plus difficile, car on ne saurait s'imaginer quels procédés on a eus avec la pauvre princesse durant sa vie... Le lendemain à sept heures elle fit chercher le roi et M. le Dauphin. Elle parla longuement au roi, lui recommanda Mme de Besola sa favorite ainsi que tous ses domestiques...Puis elle fit chercher ses enfants, leur fit une exortation et leur donna sa bénédiction ; le Duc de Bourgogne était très touché, il pleurait presque aussi fort que moi...

Lettres de Madame duchesse d'Orléans, née princesse Palatine. Mercure de France : Le temps retrouvé. (1981)

vendredi 17 octobre 2014

«- Tu sais aussi, repris-je, que les serviteurs de ces gens-là tiennent à l'occasion, en secret, des propos du même genre au fils de la famille. En apparence, ils sont bien intentionnés, mais s'il leur arrive de rencontrer un débiteur que le père ne poursuit pas, ou quelqu'un d'autre qui se trouve en faute à son égard, ils recommandent au fils, quand il sera devenu adulte, d'humilier tous ces gens-là et de chercher à se montrer plus homme que son père. Hors de chez lui, le fils entend d'autres propos du même genre, et il constate que ceux qui se limitent à leurs propres affaires dans la cité, sont traités d'imbéciles et que leur réputation est médiocre, tandis que ceux qui se mêlent des affaires des autres, sont honorés et loués. Alors le jeune homme qui entend et voit tout cela, et qui par ailleurs prête l'oreille aux paroles de son père et qui observe de près ses occupations en les comparant à celles des autres, se voit tiraillé des deux côtés : d'abord du côté de son père, qui nourrit et fait croître le principe rationnel de son âme, et du côté des autres, qui alimentent la partie désirante et l'élément d'ardeur virile. Comme son naturel n'est pas celui d'un homme méchant, mais qu'il a été influencé par les mauvaises fréquentations des autres, il se porte vers la position intermédiaire entre les deux, et il remet le pouvoir de gouverner en lui-même à la partie remplie d'ardeur, et il devient un homme arrogant et entiché d'honneurs.»

La République. Platon. Flammarion (2002)