samedi 18 avril 2026

« La sotte  Elle était mince et souple, son corps semblait manquer de maintien ; il présentait en son milieu une légère saillie et quand elle marchait, elle devait ne pas effacer les genoux. Ses cheveux blonds s'échappaient en boucles de son bonnet, son nez était long et mince, et il y avait toujours sur son visage -ou mieux devant lui- un sourire. Ses mollets, dans leurs bas bruns, étaient mous et un peu renflés ; on pensait vaguement en les voyant à des bas rembourrés. Elle était domestique chez X... Un jour que M. X... était seul avec elle au logis, elle lui avait plu. Il l'enlaça avec une grande douceur et lui donna un baiser. Elle semblait, sans l'avoir jamais laissé paraître, avoir attendu cela. Elle ne se défendit pas plus qu'elle ne répondit. Mais quand les lèvres de M. X... se posèrent sur les siennes, celles-ci sortirent de leur réserve et s'ouvrirent au baiser. On aurait pu croire qu'elle se laisserait embrasser, comme une femme très experte, mais elle était vierge ; et c'est uniquement parce que son intelligence était médiocre qu'un instinct plus profond ou plus ancien la fit doucement s'écarter. M. X... exerça sur elle une pression en direction du divan... “Mais il faut enlever ta culotte !”lui apprit-il ensuite. Des sensations agréables et d'autres douloureuses se mêlèrent. Elle se releva dans un état aussi vague qu'elle s'était laissée allonger. ils ne se dirent plus rien d'important. Ils continuèrent à se voir tous les jours comme avant. Elle souriait comme toujours. Elle n'avait pas grand souvenir. Elle n'aurait même pas pu dire que ç'avait été particulièrement beau ou agréable. Mais son corps attendait de jour en jour plus intensément une récidive. Cela venait comme la lune après le lever du soleil, presque inapparente d'abord, et régnant à la fin, brillante, sur tout le ciel. »

Journaux. Robert Musil. Seuil (1981)

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