vendredi 31 octobre 2014

«Coucou surtout à Viollet-le-Duc que nous retrouverons plus loin, pierre de cathédrale angulaire, restaurateur exemplaire de la pétrification des styles. Traducteur architectural du socialo-syncrétisme, gérontologue de l'urbanisme, injecteur de cellules fraîches dans les vieilles pyramides gothiques. Auteur surtout d'une formule parfaite, une sorte de palindrome métaphysique où toute la religion des temps modernes s'exprime avec une économie de mots admirables lorsqu'il explique que restaurer un édifice, "c'est le rétablir dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné"... Projet qui sera mis en prose, en vers, en petites épopées, en romans. Le complet, l'état complet n'ayant jamais existé et n'ayant guère de chance d'exister jamais, c'est à une non-existence avérée, un néant prouvé, attendu sous son surnom d'Harmonie" que se délèguent toutes les prières qui bruissent dans le roulement des années. Ce sera raté, on le sait bien, ce sera pire encore qu'avant, mais comment rebrousser chemin maintenant ? »

Le XIXe siècle à travers les âgesPhilippe Muray. Editions Denoël (1999)

jeudi 30 octobre 2014

«Je suis toujours jeune dans mes rêves : j'ai entre seize et vingt-deux ans ou vingt-trois ans. Pourquoi ? Selon mon interprétation pour deux raisons  : 
1. Parce que je refuse de vieillir et de mourir et parce que, encore maintenant, j'ai envie de dire Monsieur et j'ai du mal à tutoyer un homme à partir de quarante ans, car j'ai l'impression que c'est lui mon aîné, d'où ce sentiment de non-communication avec les gens un petit peu plus jeunes que moi ou de mon âge que je considère faire partie d'une génération plus vieille, ce qui ne m'empêche pas de ne pas me sentir en accord avec les jeunes gens, qui font partie également d'une autre génération : mais depuis que je me souviens je n'ai jamais été en communication avec les jeunes, surtout quand j'étais jeune.
2. Puis, j'ai dix-sept ans dans mes rêves, pare que tous les problèmes d'existence et de connaissance se sont formulés plus nettement et m'ont assailli lorsque j'avais cet âge, et qu'ils sont là encore, toujours pas résolus, mais peut-on trouver des solutions aux problèmes fondamentaux ?»

Journal en miettesEugène Ionesco. Mercure de France (1967)

mercredi 29 octobre 2014

Proposition

«Lorsque je considère  le produit des beaux-arts, je ne saurais m'empêcher de gémir sur la partialité que la nature a montrée ! Un peintre, un graveur peuvent faire deux ouvrages qui les enrichissent, ou du moins qui les mettent dans l'aisance, et l'homme de lettres, dont les sublimes productions sont infiniment au-dessus des tableaux et des gravures, reste pauvre, même en réussissant ! Rousseau est resté pauvre, après l'Émile, après l'Héloïse, deux sublimes tableaux ! Et d'ou vient-il ?... Ah ! je le sais ! C'est que le gouvernement, insensible à la gloire des lettres, à l'avantage qu'elles procurent, tolère les infâmes contrefacteurs qu'il devait punir des galères, ou d'une condamnation aux travaux publics... Réunissez-vous, gens de lettres, contre ces misérables, contre ces brigands ! Demandez justice de ces destructeurs de votre gloire, de ces dévastateurs de votre subsistance!...
Mais nombre d'entre vous n'ont-ils rien à se reprocher ? Que voit-on journellement ? Des paresseux, avides de gain, s'emparer des productions d'autrui ; les remettre en recueils, les uns sous une forme d'almanach ; les autres sous celle d'une bibliothèque entière ! Quel moyen facile de s'enrichir, sans talent, sans mérite, sans travail, tandis que le véritable auteur languit ! Je proposerais au gouvernement, de faire des anciens auteurs excellents, la récompense des auteurs vivants remplis de mérite, laborieux et sans fortune : ainsi l'on donnerait à celui-ci Corneille ; à celui-là Racine ; Molière, à l'un ; le Télémaque à un autre ; La Fontaine appartiendrait à vie à tel écrivain ; Voltaire serait le partage de quatre, etlrst*. Et si un contrefacteur s'avisait de les voler, l'auteur propriétaire aurait son recours non seulement contre lui, mais contre tous les débitants qui vendraient la contrefaçon. Il serait tenu de donner son édition à un prix fixe. Mais le contrefacteur serait puni corporellement, outre l'amende, qui deviendrait considérable, par la contribution que seraient obligés d'y faire tous les débitants. Voilà un moyen de soutenir la littérature et les lettres !»

Les Nuits de Paris ou le spectateur nocturneRétif de la Bretonne. Gallimard (1986)


* Et le reste...

mardi 28 octobre 2014

La folie (folia) de Roland


«Toute la nuit il erra dans la forêt, et lorsque percèrent les premiers rayons du soleil, il se retrouva, conduit par sa mauvaise fortune, vers cette même fontaine où était gravée l'inscription de Médor. A la vue de ces vers qui traçaient sur le rocher la preuve de l'affront qu'il avait reçu, sa colère déborde ; elle enflamme tellement son coeur, qu'il n'y a plus de place pour d'autre sentiment que la haine, la rage et la fureur. Aussitôt il tire son épée du fourreau.
Il brise le rocher et détruit ainsi les vers qu'il porte ; il en fait jaillir les éclats jusqu'aux nues. Malheur à la grotte ! Malheur aux arbres où se lisaient les noms d'Angélique et de Médor ! Ce qui reste d'eux aujourd'hui ne donnera plus d'ombrage ni de fraîcheur aux bergers et aux troupeaux. Sa colère n'épargne pas davantage cette fontaine naguère si limpide et si pure. 
Les rameaux, les racines, les troncs, les pierres, les mottes de terre tombent comme la grêle dans ces flots limpides troublés jusqu'au fond de manière à perdre pour jamais leur pureté et leur limpidité. A la fin, épuisé de fatigue, le corps baigné de sueur, hors d'haleine, et ses forces ne secondant plus sa fureur, sa haine furieuse et son ardente colère, il tombe sur le sol et pousse des soupirs vers le ciel. 
L'horrible douleur qui l'accable l'a fait tomber haletant sur l'herbe ; sans dormir, sans prendre de nourriture, il reste étendu et immobile, les yeux fixés vers le ciel. Le soleil achève trois fois sa révolution et il est toujours à la même place. Sa fureur gronde et s'accroît de plus en plus jusqu'à lui faire perdre la raison. Le quatrième jour, sa fureur est portée à son comble, il arrache ses armes de dessus son corps.
Il jette d'un côté son casque, de l'autre son bouclier ; il fait voler au loin son haubert et plus loin encore le reste de son armure.Tous ces objets sont épars sur tous les points de la forêt ; puis il déchire ses habits, il laisse à découvert son ventre, sa poitrine velue, son dos, son corps tout entier. Alors se produisirent les accès d'une folie si étrange et si épouvantable que jamais on n'en verra de semblable.
Sa fureur et sa rage sont portées à un tel degré, qu'un trouble universel s'empare de ses membres ; il ne songe nullement à garder dans sa main sa redoutable épée, il l'aurait employée, je pense, à de merveilleux exploits. Mais avec son étonnante vigueur il n'a besoin ni d'épée, ni de hache, ni de masse ; il donne en effet une preuve incontestable de sa force prodigieuse en déracinant un grand pin d'un seul coup.
Il arrache même deux autres arbres aussi élevés, comme si c'eut été du fenouil, des hièbles ou de l'anet. Les hêtres, les chênes, les ormes antiques, les sapins, les charmes ne lui résistent pas davantage. Ce que fait un oiseleur pour nettoyer un champ où il tendra ses filets, en arrachant les joncs, les genêts ou les orties, Roland le  fait des arbres les plus antiques et les plus vigoureux.»

Roland furieux. Arioste. Flammarion (1982)

lundi 27 octobre 2014

Talens réunis : textes (20)


Saint-Cloud, le 20 août 1690

«... Ci-joint toutes les chansons que l'on chante en ce moment. Elles ne sont pas précisément élogieuses pour notre bon roi d'Angleterre. Et vous verrez en les lisant que tout en aimant le roi et en détestant le Prince d'Orange les gens de ce pays-ci estiment celui-ci plus que l'autre, comme le prouve les chansons. Jeudi dernier nous avions ici le pauvre roi et la reine. Celle-ci était bien sérieuse, tandis que lui était très gai... J'entendis dans la calèche un dialogue qui m'a bien divertie. Monsieur selon son habitude, parlait de ses joyaux et de ses meubles et finit par dire au roi :
- Et V. M. qui avoit tant d'argent, n'aves-vous pas fait faire et accommoder quelque belle maison ?
- De l'argent, dit la reine, il n'en avoit point je en luy ai jamais veu un sou !
Le roi réplique :
- J'en avoit, mais je n'ai point achettes des piereries ny meubles, ny n'ai point fait accommoder de maisons, je l'ai tout employes, à faire bâtir de beaux vaisseaux, fondre des canons et faire des mousquets.
- Ouy, dit la reine, cela vous a servi de beaucoup et cela a tout estes contre vous.
Et le conversation en resta là.
Si la prophétie du dernier roi d'Angleterre est vraie, le bon roi Jacques ne pourra pas même faire un bon saint. Mme de Porsmouth, que nous avions ici il y a quelques jours, m'a en effet raconté que le feu roi avait coutume de dire : "Vous voyez bien mon frère, quand il sera roy, il perdra son royaume par zelle pour sa religion, et son ame pour de vilaines genipes. Car il n'a pas assez de goût pour en aimer de belles." Et la prophétie s'accomplit déjà : les royaumes sont à vau-l'eau et l'on prétend qu'à Dublin il avait deux affreux laiderons avec lesquels il était toujours fourré... Plus on voit ce roi, plus on apprend de choses sur le compte du prince d'Orange et plus on excuse ce dernier et on le trouve digne d'estime. Vous penserez peut être qu'on revient toujours à ses premières amours.» 

Lettres de Madame duchesse d'Orléans, née princesse Palatine. Mercure de France : Le temps retrouvé. (1981)

samedi 25 octobre 2014

Projet Poubelle-bis (22)

«J'aimais et admirais Octave, avait expliqué Milan, non seulement à cause de son talent mais aussi à cause du charme, d'une grâce toute particulière, qui le faisait aussi différent de tout le reste des humains qu'une licorne de toute la race des chèvres. J'étais fier et heureux de connaître un homme fabuleux. J'ai fréquenté toutes célébrités de notre jeunesse, mais il était le seul auquel je reconnusse  ce qu'on appelle du génie. Peut-être étais-ce aussi une illusion ? Je me méfie maintenant des mots qui travestissent en termes profanes les superstitions de la religion. Peut-être l'aimais-je tout simplement et n'usais-je des termes de l'admiration que pour me voiler une tendresse inavouable. Je me rappelle, nous avions dix-huit ans, qu'un soir d'hiver, il revenait de province, j'étais allé l'attendre à la gare de l'Est, nous avons marché côte à côte jusqu'à la place Saint-Michel, nous allions lentement, j'avais posé ma main sur son bras : ce seul contact, cette seule présence, me remplissaient d'un bonheur dont jamais par la suite les transports de l'amour ne m'apportèrent l'équivalent. Telle était ma ferveur.»

Les mauvais coups. Roger Vailland. Editions du Sagittaire (1948)

jeudi 23 octobre 2014

«Je suis toujours dans l'attente d'un changement favorable : de tous les camps se trouvant en présence, je n'en ai choisi aucun. Je suis dans la situation de quelqu'un qui voudrait gagner le gros lot sans avoir acheté un billet de loterie.
La comédie humaine ne m'absorbe pas assez. Je ne suis pas, tout entier, de ce monde. Je n'arrive pas à me détacher de ce monde-ci ni de ce monde-là. je ne suis ni ici, ni là. Hors de tout. Je crains de mal choisir alors je ne choisis  ni la religion, ni la politique. C'est  justement la peur de vous perdre qui vous perd. Si la Grâce ne vient pas ce sera le coup de grâce.»

Journal en miettesEugène Ionesco. Mercure de France (1967)