mardi 30 septembre 2014

«Ils s'assirent à l'ombre du grand mur, la vieille se poussa un peu. Sara fut entre l'homme et Ludi. Jacques était en face, à l'ombre du petit mur.
- Et maintenant, dit l'homme, les promenades en mer, ça ne vous dit plus rien ? 
- Non, dit l'épicier, avec elle j'ai perdu ma joie de vivre. Maintenant je ne suis plus qu'amertume.
- Oh non, dit Ludi, que c'est faux ce que tu dis là.
- Si, dit l'épicier, vingt ans avec une femme qui ne change pas du tout, on n'en sort pas comme ça. On est abîmé pour toujours.»

Les Petits chevaux de TarquiniaMarguerite Duras. Editions Gallimard (1953)

lundi 29 septembre 2014

«Les soldats conquièrent les colonies, les prêtres les éduquent, les administrateurs les organisent, les touristes les enlaidissent, les commerçants les ruinent et les politiciens les perdent.»

Hiver caraïbe : documentairePaul Morand. Ernest Flammarion éditeur (1929)

dimanche 28 septembre 2014

«J'en ay ouy tant parler de ces transitz d'amours mais encores jamays je n'en veis mourir ung.»

L'HeptameronMarguerite de Navarre. Garnier classiques (1975)
«Fort bavard, violent et prompt à la réplique, dépourvu du moindre sens autocritique, il se plaisait à débiter dans n'importe quelle langue, des tirades en vers qui produisaient frayeur et admiration, avec un tel aplomb et une prononciation si brutale et inadéquate - un français de Valladolid et un anglais de Gijon, un allemand de Faculté et un italien d'école religieuse - que sans erreur de diction et sans jamais trébucher, il maintenait une ligne droite jusqu'au point final, même dans les crocs-en-langue de Pétrarque qu'il ne récitait que sur demande et pour briller, avec une imperturbabilité qui fit dire à Jorge qu'il le "récitait comme une charrue", laissant derrière lui un sillon bordé de décombres et de grosses pierres là où avant existait un agréable pré parsemé de fleurs et d'ombres suggestives.»

Une MéditationJuan Benet. Editions Passage du nord-Ouest (2007)

samedi 27 septembre 2014

«L'illusion comique se déroule, c'est la messe globale de l'époque. Stendhal plus lucide que bien d'autres se pose brusquement, avant tout le monde, une curieuse question : pourquoi ne sommes-nous pas heureux ? Pourquoi les hommes de cette société n'accèdent-ils pas au bonheur ? Quoi les Bastilles sont effondrées, les rois en déroute ou contrôlés, les féodalités effacées, les privilèges et les injustices en cours de liquidation. Nous devrions nous épanouir. Et pourtant non. Rien. La prostration. Une nouvelle façon d'être malheureux. Malgré le progrès pourtant réel. Comment les philosophes des Lumières ont-ils pu si radicalement se tromper dans leurs calculs de l'avenir ? Question des effets pervers, première intuition des chocs en retour, du trajet tordu qui va des causes aux conséquences. Première vision du décalage entre l'ébauche théorique des conceptions du monde et leur application dans la réalité. On commence en voulant du bien et on finit en faisant le mal. La disparition du droit divin des rois qui aurait dû permettre un sensationnel développement du bonheur des peuples a laissé place à l'empoignade des égaux, l'imitation féroce entre soi, l'étouffante anxiété des rivalités mutuelles. La montée du public actif qui veut se faire admirer et s'exaspère de ne pas l'être, exige qu'on applaudisse et s'aperçoit qu'il n'y a personne pour applaudir parce que tout le monde est grimpé sur scène : ce qui fait monter d'un cran l'énervement du public, candidat au vedettariat impossible pour cause de disparition de public. Et ainsi de suite.»

Le XIXe siècle à travers les âgesPhilippe Muray. Editions Denoël (1999)

vendredi 26 septembre 2014

Tentative d'autoportrait (5)

« On avait trouvé la solution : ce qui n'allait pas dans la société et chez nos parents c'était la frustration. Il fallait se débarrasser de toutes les frustrations. Et on pensait en premier lieu sexuelles. Et on essayait de convaincre nos putatives compagnes qu'il ne fallait pas nous laisser dans un tel état de frustration, de manque permanent d'affection et de sexe. Mais on avait beaucoup de mal à les convaincre et si jamais on y arrivait, c'était pour qu'elles se précipitent dans le lit du plus beau d'entre-nous. N'était-ce pas injuste ? Est-ce que cela nous aidait dans notre frustration permanente ? En même temps, nous étions pareil : nous sautions comme des crapauds sur les jolies filles et le autres, les normales, on les dédaignait, comme on nous dédaignait ! La paille et la poutre ! 
Et après, les psychologues nous ont déclaré que l'on ne se construisait qu'avec ou contre les frustrations. Alors, nous sommes bien construit, faits pour durer, toujours frustré.
Et puis bien construit, bien construit ! Lequel dans des conditions favorables ne se laisserait pas aller à un petit viol ou à subjuguer une innocence trop jeune. Nos bellâtres ont eu foule de maladies sexuellement transmissibles et nous pas. Ils ont eu les filles et nous pas.
Et ils ne sont pas plus heureux que nous au final. Quelle tristesse ! 
Nous avons peut être plus d'acuité intellectuelle, une vision des choses plus honnête. On devrait pouvoir éclater de rire. On le fait souvent mais pas toujours. Comme quelque chose qui nous reste dans la gorge, beaucoup plus qu'une amertume. On  nous aurait menti. On  nous baladé probablement d'ailleurs pour des raisons mercantiles. Frustration, consommer pour compenser. Nous étions compulsifs du sexe, il fallait l'être des achats. Et on a pas compris. Ou on a pas voulu comprendre. »

Les Perdants magnifiques. Léonard Cohen. Christian Bourgeois éditeur (2002)

mercredi 24 septembre 2014

«Adimante, repris-je, affirmons-nous donc, également que les âmes douées des meilleurs naturel, si elles subissent une mauvaise éducation, deviendront particulièrement mauvaises ? Ou alors crois-tu que les grandes injustices et le perversité pure soient le fait d'une âme médiocre, et non pas d'une nature vigoureuse gâtée par les conditions de son milieu de croissance ? Crois-tu qu'un naturel faible soit jamais susceptible d'être cause de grands biens ou de grands maux ?»

La République. Platon. Flammarion (2002)