lundi 30 juin 2014

«J'avais gagné le trottoir ; ciel bleu, petits nuages déchirés, première lourdeur de l'air, légère poussière en suspension, rue qui débouche sur la grand-place avec son beffroi (oui celui qui ressemblait à un reître sous son heaume), tout ce décor m'enveloppa dans son haleine de tristesse aride. De loin, on percevait le cri aviné d'une traînante chanson morave (où me semblaient ensorcelées la nostalgie, la plaine et les longues chevauchées des uhlans enrôlés de force) et dans ma pensée émergea Lucie, cette histoire depuis longtemps révolue, qui ressemblait maintenant à cette chanson traînante et apostrophait mon coeur que traversaient ( comme si elles traversaient la plaine) tant de femmes, sans rien laisser derrière elles, de même que la poussière en suspension, ne laisse aucune trace sur cette plate esplanade, se dépose entre les pavés, puis s'envole plus loin sous un souffle de vent.
Je marchais sur ces pavés poussiéreux et je sentais la lourde légèreté du vide qui pesait sur ma vie : Lucie, la déesse des brumes, m'avait jadis privé d'elle-même, hier, elle avait métamorphosé en néant ma vengeance exactement préméditée, et, sitôt après, elle a changé jusqu'au souvenir d'elle-même en je ne sais quelle décision navrante, je ne sais quel leurre grotesque, puisque les révélations de Kostka attestaient que durant toutes ces années je me suis souvenu d'une seule femme, vu qu'en fait je n'avais jamais su qui était Lucie. Depuis toujours j'aimais me répéter que Lucie m'était une espèce d'abstraction, une légende et un mythe, mais j'entrevoyais à présent, derrière la poésie de ces mots, une vérité sans poésie : je ne connaissais pas Lucie ; je ne savais pas qui elle était réellement, qui elle était en elle-même et pour elle. Je n'avais perçu (dans mon égocentrisme juvénile) que les côtés de son être tournés directement vers moi (vers ma solitude, ma servitude, vers mon désir de tendresse et d'affection) ; elle n'avait été pour moi que fonction de la situation que j'avais vécu ; tout ce qui en elle dépassait cette situation concrète de ma vie, tout ce qu'elle était en soi, m'échappait. Mais à supposer qu'elle n'ait été vraiment pour moi que fonction d'une situation, il était logique que dès que cette situation s'était transformé (dès qu'une autre situation lui avait succédé, dès que j'avais vieilli et changé), ma Lucie elle aussi ait disparu, puisqu'elle n'était plus que ce qui d'elle m'échappait, ce qui ne me concernait pas, ce qui en elle me dépassait. De même était-il tout à fait logique qu'après quinze ans je ne l'aie pas du tout reconnue. Depuis longtemps elle était pour moi (et je ne l'avais jamais considéré autrement que "pour moi") quelqu'un d'autre, une inconnue.»

La Plaisanterie. Milan Kundera. Gallimard (1985)

dimanche 29 juin 2014

«Nous étions les seuls êtres vivants parmi cette mort antique, vénérable et étrangère et, regardant Barbara lorsqu’elle marchait devant moi dans cette allée étroite, entre deux rangs de stèles en marbre, son corps parfait, la grâce de sa démarche, me semblaient la porter au-dessus du désastre des mortels, déesse à jamais à l’abri de la destruction et de l’anéantissement. Rien, aucun chemin, aucune suite de circonstances aucun destin inimaginable, ne pourrait jamais conduire cet être aérien que je voyais évoluer devant moi, jusqu’au fond de la terre et sous les lourdes dalles de semblables tombeaux.»

L'Amant en culottes courtesAlain Fleischer. Éditions du Seuil (2006)

mercredi 25 juin 2014

«Rokk allait d'un pas vif. Le ciel déversait sa chaleur torride à travers la frondaison des saules. Rokk éprouvait une sensation douloureuse dans tout son corps qui aspirait à se plonger dans l'eau. Il longeait, à présent, des broussailles de bardane, sur sa droite, et, chemin faisant, il cracha sur elles. Aussitôt, dans les profondeurs de cet enchevêtrement inextricable de branchages, un bruissement se fit entendre ; on aurait dit que quelqu'un y traînait une poutre. Pendant un bref instant, Alexandre Sémionovitch ressentit un désagréable pincement dans la région du coeur, il tourna sa tête vers les broussailles et regarda avec étonnement. Depuis deux jours déjà, il ne parvenait plus aucun son de l'étang. Le bruissement se tut ; par dessus les bardanes apparut, alléchante, la surface de l'étang ainsi que le toit gris de la cabine de bain. Quelques libellules tournoyèrent devant Alexandre Sémionovitch. Déjà il voulait obliquer vers la passerelle en bois lorsque, tout à coup, le bruissement se fit entendre à nouveau dans la verdure ; il fut accompagné d'un bref sifflement, on aurait dit un jet d'huile et de vapeur qui s'échappait d'une locomotive. Alexandre Sémionovitch dressa l'oreille et se mit à scruter du regard le mur épais des plantes adventices.
- Alexandre Sémionovitch ! - c'était la femme de Rokk qui l'appelait à ce moment précis ; sa blouse blanche apparut, disparut, puis apparut de nouveau parmi les framboisiers. Attends-moi, moi aussi, je vais me baigner.
En hâte, elle venait vers l'étang ; mais Alexandre Sémionovitch ne lui répondit pas, les yeux rivés sur les bardanes. Un rondin grisâtre et olivâtre avait surgi des broussailles, et il s'élevait à vue d'oeil. Il sembla à Alexandre Sémionovitch qu'il était parsemé de taches jaunâtres et humides. A force de s'étirer, en se tordant et en frémissant, il finit par dépasser le faîte d'un saule rabougri et noueux... Puis le sommet de ce fût se cassa et s'infléchit un peu ; Alexandre Sémionovitch était à présent surplombé par quelque chose qui, par sa hauteur, rappelait les réverbères de Moscou ; seulement ce quelque chose était à peu près trois fois plus épais que les poteaux en question, et beaucoup plus joli qu'eux, du fait de son tatouage squameux. Encore incapable de rien comprendre, mais déjà glacé d'effroi, Alexandre Sémionovitch leva les yeux vers le haut de l'horrible poteau et, pendant quelques secondes son coeur s'arrêta de battre. Il lui sembla que, soudain, que le gel avait fait irruption  au beau milieu de cette journée d'août, et sa vue s'obscurcit à tel point qu'il avait l'impression de regarder le soleil à travers son pantalon d'été. 
Il se trouva qu'à l'extrémité du rondin, il y avait une tête. Elle était aplatie, pointue et ornée d'une tache ronde, jaune sur fond verdâtre. Perchés au sommet du crâne, les yeux étroits, ouverts, sans paupières, avaient une expression glaciale, et, dans ces yeux, on voyait étinceler une haine absolument inouïe. Comme si elle voulait mordre l'air, la tête fit un mouvement saccadé, puis le poteau rentra tout entier dans la bardane ; il ne restait plus que les yeux : sans ciller ils regardaient Alexandre Sémionovitch.»

Les Oeufs fatidiques. Mikhaïl Boulgakov. L'Âge d'homme (1987)

lundi 23 juin 2014

Extrait de l'Éloge du sein des femmes (6)




Etude physiologique sur les mamelles ou seins

«Les mamelles (mammae, des latins ; mastoï, des Grecs ; poppa, en italien ; teta, ubre, en espagnol) subissent les mêmes phases dans leur développement, que les organes essentiels de la reproduction. Elles sont peu apparentes dans le jeune âge et ne commencent à prendre le développement qu’elles doivent acquérir que lorsque l’appareil génital est apte à perpétuer l’espèce ; et comme ce n’est que chez les individus femelles qu’elles parviennent à leur état complet, elles ne présentent pendant les premiers temps aucune différence chez l’un et l’autre sexe.

C’est donc vers l’époque où la femme devient apte aux plaisirs de la maternité, que les seins commencent à acquérir tout le développement dont ils sont susceptibles, ainsi que les formes gracieuses qui en font un si brillant ornement : avant la puberté, ils n’en forment que le noyau et se flétrissent après le temps de la faculté de se reproduire. Cependant il n’est pas sans exemple de voir des jeunes filles encore loin de cette brillante époque, offrir des mamelles parfaitement conformées et susceptibles de fournir du lait. Les auteurs rapportent, à cet égard, des exemples fort curieux ; mais tous tendent à prouver que ce développement précoce fut toujours le résultat d’irritations exercées sur le mamelon.

Le développement des mamelles se fait ordinairement en raison de celui des organes spéciaux de la génération, en sorte que la bonne  conformation des seins peut, en général, servir de mesure à celle de ces derniers. Ainsi l’homme qui recherche dans la femme, non –seulement ce qu’elle peut offrir de gracieux, mais encore tout ce qui peut dénoter une grande puissance génératrice et un vif sentiment de l’amour, est-il toujours enthousiaste d’un beau sein. A peine la femme la plus accomplie sous tous les autres rapports peut-elle éveiller en lui le moindre sentiment de volupté, si elle ne se trouve pourvue de ce superbe ornement. Cependant, on voit quelquefois des femmes dont les parties sexuelles sont parfaitement développées et propres aux plaisirs ainsi qu’à la propagation, quoiqu’elles n’offrent que quelques traces de ces organes, tandis que d’autres, avec le sein le plus volumineux, ne sont nullement accessibles aux désirs voluptueux, ni aptes à la génération.
C’est évidemment en vertu des liens de l’étroite sympathie qui unissent les seins et les organes sexuels, que s’opère le développement simultané.»

vendredi 20 juin 2014

Résonances contemporaines (2)

«Les Tarentins étaient les alliés nés des Samnites et leurs proches voisins ; mais ce fut un malheur pour le Samnium et pour l'Italie dans cette crise de leur indépendance, qu'à l'heure où la décision à prendre dans le temps présent allait encore décider de l'avenir, les Athéniens de la Grande-Grèce eussent le sort du pays dans leurs mains. Tarente à l'origine avait reçu une constitution Dorienne et toute aristocratique ; mais une démocratie sans limites avait bientôt transformé ses institutions. Dans cette ville peuplée de marins, de pêcheurs et de fabricants, régnait une activité incroyable : dans l'ordre moral et matériel ses habitants plus riches que distingués, avaient rejeté bien loin les travaux sérieux de la vie pour les agitations d'une existence ingénieuse et brillante, mais tournant au jour le jour dans le même cercle ; continuellement suspendue entre les plus grandes audaces de l'esprit d'entreprise et les élans du génie, et la légèreté la plus déplorable ou l'extravagance puérile.»

Histoire romaine Livre I à IV : Des commencements de Rome jusqu'aux guerres civilesTheodor Mommsen. Bouquins Robert Laffont (1985)

mercredi 18 juin 2014

«- Mais il faut aussi accorder beaucoup d'importance à la vérité. Car si nous avons eu raison de parler comme nous l'avons fait tout à l'heure, et si réellement le mensonge n'est d'aucune utilité pour les dieux et qu'il est par contre utile aux hommes à la manière d'une espèce de drogue, il est évident que le recours à cette drogue doit être confié aux médecins, et que les profanes ne doivent pas y toucher.
- C'est évident, dit-il.
- C'est donc à ceux qui gouvernent la cité, si vraiment on doit l'accorder à certains, que revient la possibilité de mentir, que ce soit à l'égard des ennemis, ou à l'égard des citoyens quand il s'agit de l'intérêt de la cité. Pour tous les autres, il est hors de question qu'ils y recourent. Si, par ailleurs, il arrive qu'un individu particulier mente à nos gouvernants, nous dirons qu'il commet une faute grave, plus grave encore que celle qui consiste à mentir à son médecin quand on est malade, ou à cacher au pédotribe les choses qui concernent sa condition physique quand on fait de l'exercice, ou encore à ne pas communiquer au pilote l'état réel du navire et de l'équipage en lui mentant sur sa propre situation ou sur l'activité des membres de l'équipage.
- C'est très juste, dit-il.
- Par conséquent, si on prend quelqu'un à mentir dans la cité, provenant du groupe des artisans, soit devin, soit guérisseur de maladies, équarisseur de poutres, on le châtiera, en alléguant qu'il a entrepris de renverser et de mettre en péril la cité, comme s'il s'agissait d'un navire.»

La République. Platon. Flammarion (2002)

mardi 17 juin 2014

«On est parti dans la vie avec les conseils des parents. Ils n'ont pas tenu devant l'existence. On est tombé dans les salades qu'étaient plus affreuses l'une que l'autre. On est sorti comme on a pu de ces conflagrations funestes, plutôt de traviole, tout crabe baveux, à reculons, pattes en moins. On s'est bien marré quelques fois, faut être juste, même avec la merde, mais toujours en proie d'inquiétudes que les vacheries recommenceraient. Et toujours, elles ont recommencé... Rappelons-nous ! On parle souvent des illusions, qu'elles perdent la jeunesse !... On l'a perdue sans illusions la jeunesse !... Encore des histoires !...»

Guignol's band I et II. Louis-Ferdinand Céline. Gallimard (1988)