vendredi 24 février 2023

Applicable à l'art ?

«Dans une société sans stabilité, sans unité, il ne peut se créer d'art stable d'art définitif. De cette organisation sociale inachevée, qui exprime en même temps l'inquiétude des esprits, naît l'inexpliqué besoin d'individualité dont les manifestations littéraires présentes sont le reflet direct.»

René char in Enquête sur l'évolution littéraire. Jean Huret. Thot (1984)

«Certes Satie ne cherche pas à capter la fugitivité d'une impression, mais plutôt à éterniser l'instant, à ironiser le sentiment.»

Erik Satie. Jean-Pierre Armengaud. Fayard (2009)

jeudi 23 février 2023

PBF 2023.03 : Vingt ans de calin_minette

Mercredi 22 février 2023 à 19H, nouvelle émission de la Petite Boutique Fantasque. Nous n’avons pas eu souvent l’occasion de fêter un anniversaire. Mais vingt ans de la parution de Calin_minette de vs_price, qui nous est si proche, ne pouvait être ignoré.
2003 – 2023 ! Vingt ans. ! Quelle peut être notre écoute actuelle de cette musique ? Qu’est-ce qu’elle nous dit de l’ambiance musicale de l’époque ? Ce sont des réflexions qui ont agité la conception de cette émission.

Cette émission autour de calin_minette est articulée autour d’un entretien avec vs_price et d’une conversation téléphonique avec Paul Merritt co-responsable du label londonien Expanding records qui a publié ce disque. Pour plonger totalement dans l’ambiance nous écouterons deux extraits de calin-minette, ainsi qu’un morceau de Benge (Benjamin Edwards, l’autre co-fondateur d’Expanding records) publié dans la compilation The condition of musak 5 et un de Stendec (formé de Paul Merrit et de Benge) Avro publié dans la compilation The condition of musak 3

Cette émission a été enregistrée et montée au studio de RadioRadioToulouse et diffusée en hertzien, Toulouse : 106.8 Mhz ou en streaming http://62.210.215.26:8000/xstream et pour tout le reste du temps sur les podcasts de mixcloud.

Programmation musicale :
1) Bretelle (vs_price)
2) Avro (Stendec) 
3) Baud (Benge)
4) Matic 02 (vs_price)
+ entretien avec vs_price
+ entretien téléphonique avec Paul Merritt avec la complicité linguistique de Perlette

Pour ceux qui auraient piscine indienne, ou toute autre obligation, il y a une possibilité de rattrapage avec les podcasts de la PBF : https://www.mixcloud.com/RadioRadioToulouse/vingt-ans-de-calin_minette-la-petite-boutique-fantasque/


Sus aux Béotiens !
Photographie de la box où a été redistribuée en 2021 l’album calin_minette de vs_price. (photographie Vincent)

Discographie de vs_price chez Expanding :

samedi 18 février 2023

«Prenez l'être le plus seul, disait le maître, et le plus démuni, il a toujours quelqu'un qui le comprendra parce que, au fond, ils vivent dans le monde réel, le monde quotidien. Mais nous qui occupons d'un autre monde, du monde sans nom qui nous habite, qui nous possède, nous qui sommes ailleurs en ayant l'air d'être ici, nous qui parlons comme vous alors que nous voulons autre chose, nous qui explorons des terres et des mers inconnues et revenons parmi vous pour essayer d'en rendre compte - mais notre tentative est vouée à l'échec- nous connaissons la solitude totale, l'abîme au fond duquel nul d'entre vous ne peut nous rejoindre.»

Conversations avec le maître. Cécile Wajsbrot. Denoël (2007)

mardi 14 février 2023

Visionnage toulousain en salle (48) à l'ABC avec Louloute

La grande magie. Noémie Lvovsky (2023)

Visionnage toulousain en salle (47 ter) à l'ABC

Dans «Aftersun», «le drame, c'est le passage du temps»
Anaïs Bordages 2023 Slate

Avec son montage patient et inventif, cette chronique de vacances progresse vers une secousse émotionnelle dont on peine à se remettre.

Quand on raconte pour la énième fois une histoire déjà bien familière, il est impossible de toujours coller à la même version des faits. Les détails changent. L'ordre des événements est modifié. Un geste anodin se voit attribuer a posteriori une toute nouvelle signification. C'est un peu ce qui se produit devant Aftersun, qui même après plusieurs visionnages, conserve une qualité immatérielle et insaisissable. L'histoire en apparence anecdotique d'un souvenir de vacances révèle très graduellement une abondance d'émotions et d'interprétations sous-jacentes.Du casting à la musique d'Oliver Coates, en passant par les costumes ou la photographie de Gregory Oke, le premier long-métrage de Charlotte Wells est un accomplissement total. Révélé par la Semaine de la critique à Cannes en mai 2022, le film enchaîne depuis les distinctions, et a même reçu une nomination aux Oscars (dans la catégorie Meilleur acteur pour Paul Mescal). En France, où il est sorti en salle le 2 février, sa popularité ne cesse de s'accroître grâce à un puissant bouche-à-oreille.
On y suit, en 1997, les vacances en Turquie d'un jeune père célibataire et sa fille de 11 ans. C'est un film dans lequel on pourrait dire que rien ne se passe, mais tout se joue. Sophie, coincée entre l'enfance et l'adolescence, se trouve à un moment charnière de sa vie. Elle commence à ressentir les premiers frémissements du désir romantique, mais aussi, sans pouvoir y poser des mots, percevoir le profond mal-être existentiel que son père Calum a de plus en plus de peine à dissimuler.
Dans Aftersun, tout revêt un nouveau sens a posteriori. Car dès le premier plan, filmé avec un vieux caméscope sur le point d'être rembobiné, on décèle que le film est, pour sa grande majorité, un souvenir. Avec une progression délicate et parfaitement calibrée, Aftersun glisse lentement vers une secousse émotionnelle finale dont on peine à se remettre. Et c'est en partie grâce à la collaboration étroite entre Charlotte Wells et son monteur Blair McClendon. «Le drame du film, c'est simplement le passage du temps», résume ce dernier, qui cite Edward Yang ou Chantal Akerman (souvent caractérisés par la lenteur de leur style) en références.

Raconter la mémoire
Du procès de Rashōmon à l'amnésie du personnage principal de Memento, nombreuses sont les œuvres qui abordent la question de la mémoire. Le plus souvent, les souvenirs et moments du passé sont illustrés à l'écran par des flashbacks, soulignés par un effet sonore ou visuel qui les sépare du reste de l'intrigue: une image ternie, floutée ou en noir et blanc, voire, dans les exemples les moins subtils, un son de harpe (ou dans le cas de la série Lost, un bruit de réacteur d'avion). Il y a aussi les thought cuts, ces coupes rapides que l'on retrouve dans les œuvres de Jean-Marc Vallée, et qui évoquent plutôt la fugacité des pensées intrusives et des souvenirs refoulés.
Pour Blair McClendon, quand on parle de mémoire au cinéma, «il y a Alain Resnais [Hiroshima mon amour, ndlr], et il y a tout le reste». Lors de son travail sur Aftersun, le monteur a soigneusement évité les clichés, en s'accrochant à une idée cruciale: celle que le cinéma est toujours au temps présent. «En réalité, dans un film, on ne peut pas mettre quelque chose au passé. Même si on fait un flashback, l'image est quand même au présent. Et je pense que beaucoup de représentations de la mémoire m'agacent parce qu'elles essaient de forcer un temps passé, alors qu'il n'y en a pas.»
La puissance d'Aftersun, un film qui suggère plus qu'il ne montre, provient ainsi de sa subtilité. Charlotte Wells fait confiance à son public pour déceler lui-même les enjeux intimes des personnages, et se refuse à fournir des réponses prémâchées. «Si beaucoup de bonds dans le temps tombent à plat au cinéma, c'est parce qu'ils essaient d'utiliser la mémoire pour expliquer quelque chose. Mais personnellement, aucun de mes souvenirs ne m'a jamais aidé à expliquer quoi que ce soit», s'amuse Blair McClendon.
La réalisation pudique du film, qui observe souvent les personnages dans le reflet d'une table ou derrière une vitre, s'accompagne d'un montage patient. En s'attardant sur chaque image, le rythme langoureux permet de prêter attention aux plus infimes détails et changements d'attitude, et ainsi, de mieux comprendre ce qui se joue sous la surface.
Tôt dans le film, alors qu'ils viennent d'arriver à leur hôtel et que Sophie commence à s'endormir, Calum s'isole sur le balcon et allume une cigarette. Filmé de dos, il se met à danser légèrement, perdu dans ses pensées. La caméra, d'abord concentrée sur Sophie, opère un zoom très lent sur Calum, et reste fixée sur la silhouette du trentenaire. Blair McClendon explique que ce plan était capital pour «enseigner au public la manière dont il doit regarder ce film, indépendamment des autres films qu'il aurait vus avant. Ce que ça nous dit, c'est qu'il faut bien se concentrer sur lui. Notre mission ici, c'est juste de le regarder.»

Une musique parfaitement déployée
L'utilisation libre du son, qui entremêle les dialogues et les bruits d'une scène avec les images d'une autre, amplifie la rêverie mélancolique qui se dégage du film. La musique, quant à elle, nous plonge immédiatement dans la nostalgie des années 1990 (attention, des interprétations spontanées de la «Macarena» ont été observées pendant certaines projections), et confère un sens supplémentaire aux interactions entre les personnages.
Dans un moment doux-amer entre le père et sa fille, «Tender», célèbre chanson de rupture de Blur, illustre la difficulté à s'extirper d'une peine incontrôlable («get through it»). «Losing My Religion» de REM est utilisé dans une scène de karaoké déchirante, qui souligne la déception de Sophie et la déconnexion mentale de Calum.

Le film atteint son apogée émotionnelle lors d'une scène à couper le souffle, qui fait s'entrechoquer le souvenir et le temps présent autour d'une danse entre le père et sa fille. Au cours du montage, Charlotte Wells a tenté d'accompagner la scène avec «Under Pressure», le célèbre morceau de Queen et David Bowie –sans penser qu'il s'agirait d'un choix définitif. «À la base, c'était juste pour rire, raconte Blair McClendon. Et puis on a regardé la scène, et malheureusement [rires], on s'est immédiatement dit: “Oh. C'est ça le film, en fait.”»
Le monteur raconte qu'ils ont longtemps hésité avant de conserver la chanson pour de bon. «Le danger pour nous, c'était qu'“Under Pressure” n'est pas vraiment une petite chanson anonyme [rires]. Donc dès que le morceau commence, on se retrouve en compétition avec toutes les associations que tout le monde a déjà avec cette chanson. Je pense que le film de Charlotte est ambitieux sur plein de points, mais ça, c'était son choix le plus directement ambitieux. Parce qu'on devait être capables de faire quelque chose qui soit à la mesure de cette chanson. Si on n'y arrive pas, alors c'est juste une chanson. Et si c'est juste une chanson, alors on n'a pas vraiment de raison de la mettre là.»
D'autant plus que le morceau, qui date de 1981, s'éloigne ostensiblement des tubes des années 1990 qui ponctuent le film. Encore un accident heureux, mais signifiant pour Blair McClendon: «C'est le morceau qui est plus proche de son époque à lui. D'une certaine manière, le morceau comble le fossé entre eux.»

Une fin dévastatrice
Si cette séquence musicale restera sans doute la plus citée du film, elle ne doit pas éclipser son superbe plan final. Le monteur cite cette ultime image comme une de celles qui n'ont jamais cessé de l'émouvoir tout au long du processus. «Je me souviens qu'en voyant ce plan, je me suis dit: “C'est là que je ressens quelque chose. Et si je dois regarder quoi que ce soit après ça, je vais être très contrarié.» En un dernier mouvement de caméra, Charlotte Wells rassemble les différents lieux et temporalités du film. Et nous laisse avec une dernière envie: celle de rembobiner le film, et tenter de l'élucider une fois de plus.

samedi 11 février 2023

«Et puis des artistes en plus, de nos jours, on en a mis partout par précaution tellement qu’on s’ennuie. Même dans les maisons où on a mis des artistes avec leurs frissons à déborder partout et leurs sincérités à dégouliner à travers les étages. Les portes en vibrent. C’est à qui frémira davantage et avec le plus de culot, de tendresse, et s’abandonnera plus intensément que le copain. On décore à présent aussi bien les chiottes que les abattoirs et le Mont-de-Piété aussi, tout cela pour vous amuser, vous distraire, vous faire sortir de votre Destinée. 
Vivre tout sec, quel cabanon ! La vie c’est une classe dont l’ennui est le pion, il est là tout le temps à vous épier d’ailleurs, il faut avoir l’air d’être très occupé, coûte que coûte, à quelque chose de passionnant, autrement il arrive et vous bouffe le cerveau. Un jour, qui n’est qu’une simple journée de 24 heures c’est pas tolérable. Ça ne doit être qu’un long plaisir presque insupportable une journée, un long coït une journée, de gré ou de force. 
Il vous en vient ainsi des idées dégoûtantes pendant qu’on est ahuri par la nécessité, quand dans chacune de vos secondes s’écrase un désir de mille autres choses et d’ailleurs.»

Voyage au bout de la nuit. Louis-Ferdinand Céline. Gallimard, (1952)