dimanche 24 janvier 2016

«Il y a trois sortes de beauté : celle que l'on loue (ex. : la beauté du visage) ; une autre est la beauté pratique (ex. : celle d'un instrument, d'une maison, etc., toutes choses belles en raison de l'usage) ; enfin ce qui est conforme aux lois, aux mœurs, forme un genre de beauté utile. Ainsi donc, il y a trois sortes de beauté : esthétique, pratique, utile.»

Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres : Platon. Diogène Laërce. Garnier-Frères (1965)

jeudi 21 janvier 2016

«Le 8 janvier 1762. On continue Armide à l'Opéra. Nous allons rendre compte à cette occasion de l'état actuel de ce spectacle.
La haute-contre y est dans le plus grand délabrement. Pillot est le seul chanteur qu'ose avouer l'Opéra. Quel chanteur, encore, quel successeur de Géliotte ! Sans âme, sans figure, sans caractère, n'ayant pour lui qu'un peu d'organe. Gélin & Larrivée nous dédommagent dans la basse-taille : l'un a le timbre plus sonore, plus mâle ; l'autre plus onctueux, plus pathétique : tous deux sont Acteurs, mais le dernier a sans contredit plus de feu, plus de naturel, plus d'aisance dans son jeu. C'est un homme, d'un talent rare, & qui peut se promettre le plus grand succès.
En femmes, nous comptons Mlle. Chevalier, Mlle. Arnoux & Mlle. le Mierre. La première jouit d'une réputation faite depuis longtems, & l'excellence avec laquelle elle rend le rôle d'Armide est une preuve qu'elle peut encore acquérir. La seconde est, au gré des connoisseurs, l'actrice la plus naturelle, la plus onctueuse, la plus tendre qui ait encore paru. Elle est sortie telle des mains de la nature, & son début a été un triomphe. Qui ne seroit enchanté de la méthode, du goût, du prestige avec lequel Mlle. le Mierre nous peint tous les objets sensibles de la nature ! Sa voix est une magie continuelle. C'est tour à tour un rossignol qui chante, un ruisseau qui murmure, un zéphir qui folâtre. Toutes trois font l'admiration, l'amour & les délices des partisans du Théâtre Lyrique.»

 Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des Lettres en France depuis MDCCLXII jusqu'à nos jours ou Journal d'un observateur Contenant les analyses des pièces de théâtre qui ont paru durant cet intervalle ; les relations des assemblées littéraires ; les notices des livres nouveaux, clandestins, prohibés ; les pièces fugitives, rares ou manuscrites, en prose ou en vers ; les vaudevilles sur la Cour ; les anecdotes et bons mots ; les éloges des savants, des artistes, des hommes de lettres morts, &c., &c., &c. John Adamson (1780)

mercredi 20 janvier 2016

Réminiscence personnelle (14)

«Je ne suis pas jaloux je vous prie de le croire !... Ah ce que je m'en fous ! Tant mieux pour les autres de livres !... Mais moi n'est-ce pas je peux pas les lire... Je les trouve en projets, pas écrits, morts-nés, ni faits ni à faire, la vie qui manque... c'est pas grand chose... ou bien alors ils ont vécu tout à la phrase, tout hideux noirs, tout lourds à l'encre, morts phrasibules, morts rhétoreux. Ah ! que c'est triste ! Chacun son goût.»

Guignol's band I et II. Louis-Ferdinand Céline. Éditions Gallimard. (1988)
«Morgane est le chaos, me dit Arthur. Un chaos où s'anéantit toute finalité, où le bâtisseur méticuleux et acharné qui a reçu en héritage ce souci impérieux du but se perd en délices. Morgane est l’obsession des sens qui tue dans la pensée l'obsession du projet. Elle est le présent absolu qui ronge le fragile devenir. Son esprit est un ravage, et je hais son esprit, adorant chaque parcelle de sa chair, la moindre ébauche de son mouvement qui est comme une danse infinie de grâce et de mort. Et cependant je vois bien que sa chair n'est que matière soyeuse et inouïe de son esprit, que les deux sont une seule et même chose et que la séduction de cette enveloppe à quoi rien dans la nature ne peut se comparer n'est que l'interprète harmonieux d'une séduction mille fois plus puissante, née du faste calculé d'une intelligence sublime et pervertie.»

Merlin. Michel Rio. Éditions du Seuil (1989)

mardi 19 janvier 2016

Réflexions sur la nostalgie


Peinture des Petites Amoureuses

«Balthus a peint de jeunes garçons ou de jeunes filles à peine pubères, et l'on a glosé sur cette prédilection. On ne s'est guère avisé que la raison pourrait n'être que d'ordre plastique. A quinze ou seize ans, musclé déjà par le jeu, le corps a quitté les plis et les rondeurs de l'enfance mais il n'est pas encore soumis à la différenciation sexuelle qui en accentuera diversement les proportions. Il est dans cet état d’éphémère équilibre qui le porte à sa plénitude : plénitude charnelle de ses volumes, plénitude sensible de l'androgyne. Élastique et ferme, le corps innocemment savoure une unité indifférenciée, dont initié, il tentera plus tard d'autant plus savamment de retrouver l'ambiguïté délicieuse et terrible en devenant tour à tour Fiordiligi ou Dorabella.
(La vogue de la nudité qui envahit chaque été les plages permet au moins, en multipliant les possibilités de comparaison, de constater que le corps n'est jamais plus beau que chez les adolescents. Il atteint là, pour quelques mois, une année ou deux au plus, une sorte de perfection des formes qui ne se retrouvera plus. Mais cette beauté lisse et pleine est sans attrait sexuel ; c'est une beauté abstraite et pure, qui n'attend rien et ne demande rien. On la contemple comme on contemplerait la beauté d'une plante, d'un animal, d'une espèce vivante qui nous serait étrangère. La maturité, qui rompt cette plénitude et qui avoue son manque, est déjà un déclin, qui ramène le corps vers un destin fixé, soumis à la loi du désir et de la mort.)»

Les Métamorphoses d’Éros. Jean Clair In "Catalogue d'exposition Balthus. Centre Georges Pompidou" RMN (1983)

dimanche 17 janvier 2016

«Les dames ne se méfient pas de lui. Elles se frisent les cheveux tous les matins, sous ses yeux. Souvent elles plaisantent, se bousculent, font de grands mouvements, leur peignoir s'ouvre et montre, comme dans un éclair , des seins et des genoux qui lui brûlent le regard. Hassan ferait bien dix ans  de bagne, rien que pour les toucher. Mais puisque cela ne sera jamais, jamais possible, il se contente, lui aussi, d'emporter leur image dans le plus pur de son âme.»

La Maison Thüringer. Panaït Istrati. Éditions Gallimard (1969)