dimanche 17 janvier 2016

«La laborantine d'hôpital, tout de blanc vêtue comme une fleur qui broie dans un plat de porcelaine les matières d'un patient afin d'en tirer, avec la collaboration de quelque acide, un frottis pourpre dont la juste coloration sera le prix de son attention, se trouve déjà , même si elle ne s'en doute pas, dans un monde plus transformable que la jeune dame qui frémit devant le même objet aperçu dans la rue. Le criminel entré dans le champ magnifique de son acte n'est qu'un nageur contraint de suivre un courant irrésistible, et toute mère dont l'enfant a été emporté par un tel courant le sait bien ; simplement jusqu'ici, on ne le croyait pas, parce qu'on avait pas de place pour cette croyance.»

L'Homme sans qualités. Robert Musil. Éditions du Seuil (1956)
«Mais comment me serais-je acquitté de cette tâche d'un coeur léger ? Cela n'a jamais passé pour très agréable  de s'ouvrir à des gens malintentionnés et résolument enclins à n'apercevoir autour d'eux que ce qu'il y a de plus vil et de plus corrompu, l'aveu d'un vice que personne n'ose secrètement reconnaître pour sien ne peut prêter qu'à des commentaires ironiques de la part des plus hypocrites et soulever chez les méchants qu'un concert d'imprécations déchaînées.»

Oeuvres complètes : Le Bavard. Louis-René des Forêts. Quarto Gallimard (2015)

samedi 16 janvier 2016

Liste des émissions des Muses galantes (3)

Cette troisième liste est centrée sur l'année anglaise que les Muses galantes ont initié avec Clara qui a ensoleillé de son sourire toute cette année.

mercredi 13 janvier 2016

«Ah ! pour du tact, voilà ce qui s'appelle du tact ! murmura  le Directeur et ses yeux enflammés de grenouille en devinrent moites ; il sortit de sa poche un mouchoir plié en quatre, dans l'intention d'en tamponner sa paupière battante, mais il se ravisa et au lieu de ce geste, fixa sur Cincinnatus un regard irrité, exprimant l'attente. L'avocat jeta aussi un coup d’œil, mais en éclair, tout en remuant les babines, devenues pareilles à son écriture , c'est à dire sans rompre le contact avec le papier  dont elle se détachait , mais tout de suite prête à filer de nouveau bon train.»

Invitation au supplice. Vladimir Nabokov. Éditions Gallimard (1960)

dimanche 10 janvier 2016

«L'homme est ainsi fait qu'il rebondit toujours, et se reprend, et se compose lui-même d'après des circonstances jugées insurmontables. Quelque pénible que soit la situation d'esclave, elle est pourtant surmontée par cet animal, si naturellement courageux. Quand il a clairement reconnu que ses efforts ne peuvent rien contre l'obstacle, il se détourne d'y penser, et par cela il prend connaissance de la puissance proprement humaine ; notamment il reconnaît, par une expérience quotidienne, que les plus vifs sentiments de colère et les jugements les mieux motivés sont aisément effacés, dès que l'expression en est arrêtée tout net par un changement d'attitude du corps.»

Mars ou la guerre jugée. Alain. Éditions Gallimard (1936)
«Les ouvriers penchés soucieux de faire tout le plaisir possible aux machines vous écœurent, à leur passer les boulons au calibre et des boulons encore, au lieu d'en finir une fois pour toutes, avec cette odeur d'huile, cette buée qui brûle les tympans et le dedans des oreilles par la gorge. C'est pas la honte qui leur fait baisser la tête. On cède au bruit comme on cède à la guerre. On se laisse aller aux machines avec les trois idées qui restent à vaciller tout en haut derrière le front de la tête. C'est fini. Partout ce qu'on regarde, tout ce que la main touche, c'est dur à présent. et tout ce qu'on arrive à se souvenir encore un peu raidi aussi comme du fer et n'a plus de goût dans la pensée.
On est devenu salement vieux d'un seul coup.»

Voyage au bout de la nuit. Louis-Ferdinand Céline. Éditions Gallimard (1952)

samedi 9 janvier 2016

«La petite fille vécut trois mois. Puis un matin en effet, tandis qu'elle la déshabillait pour la laver, la mère s'aperçut que ses petits pieds étaient enflés. La mère ne la lava pas ce jour-là, elle la recoucha et l'embrassa longuement. "C'est la fin, dit-elle, demain ce sera les jambes et après ça sera son cœur." Elle la veilla pendant deux jours et la nuit qui précédèrent sa mort. L'enfant étouffait et rendait des vers qu'elle lui retirait de la gorge en les enroulant autour de son doigt. Joseph l'avait enterrée dans une clairière de la montagne, dans son petit lit. Suzanne avait refusé de la voir. Ç’avait été bien pire que pour le cheval, pire que tout, pire que les barrages, que M. Jo, que la déveine. La mère, qui pourtant s'y attendait, avait pleuré des jours et des jours, elle s'était mise en colère, elle avait juré de ne plus s'occuper d'enfants, "ni de près ni de loin".»

Un Barrage contre le Pacifique. Marguerite Duras. Gallimard (1950)