mardi 7 juillet 2015

«Mais le fidèle ecclésiastique ne l'abandonna pas et ils se retrouvèrent à Saint-Germain chez le roi. Là, la chance sembla sourire à Armande. Le roi la reçut. On l'introduisit dans une salle où il l'attendait, debout près d'une table. Sans un mot, elle se mit immédiatement à genoux en pleurant.
- Je vous en prie, calmez-vous madame. Que puis-je pour vous ? lui demanda Louis XIV en l'aidant à se relever.
- Sire, déclara-t-elle, on ne me permet pas d'enterrer mon mari ! Protégez-moi, Majesté !
- Le nécessaire sera fait pour feu votre époux. Je vous en prie, rentrez chez vous et rendez-lui les derniers devoirs.
Armande se retira avec des larmes et des paroles de gratitude. Quelques instants plus tard, un courrier partait au galop chercher Harlay de Champvallon.
- Que se passe-t-il donc à propos de la mort de Molière ? lui demanda le monarque quand il se présenta à la Cour.
- Sire, répond Champvallon, le règlement ecclésiastique interdit de le recevoir en terre sainte.
- Jusqu'à quelle profondeur est-elle sainte ?
- Jusqu'à quatre pieds, Sire.
- Et bien, Monseigneur, veuillez le faire enterrer à cinq pieds, dit le monarque, mais faites-le sans faute, en évitant la pompe aussi bien que le scandale.»

La vie de Monsieur de Molière. Mikhaïl Boulgakov. Editions Robert Laffont (1993)

lundi 6 juillet 2015

«B. C. : L'Europe a plongé dans un enfer que ne pouvaient pas même prévoir ceux qui à l'aube du siècle, annonçaient l'entrée en scène du Temps. Un enfer que Heidegger définit, dans ce texte, comme "l'invasion de l'étant non pensé dans son essence" : l'uniformité d'un monde technicisé, qui est de plus en plus le nôtre. Le Gestell, "l'arraisonnement du monde à la technique", comme tout négatif a son envers, que Heidegger appelait Ereignis, l'"événement".

Ph. S. : Là, il faudrait indiquer le sens de machination, de dispositif. Il y a une intention très forte ici, qui n'est pas chez Heidegger négative. Voilà toute la difficulté...»

La Divine comédie : entretiens avec Benoît ChantrePhilippe Sollers. Desclée de Brouwer (2000)

dimanche 5 juillet 2015


 5 novembre 1928

«Vos deux lettres annonçant un arrêt possible des activités à la S.A.*  ne m’ont pas surpris. Plus je vis parmi les artistes, plus je suis convaincu qu’ils sont des imposteurs du moment qu’ils ont le moindre succès.

Ceci veut dire aussi que tous les chiens autour de l’artiste sont des escrocs. Si vous voyez l’association qu’il y a entre les imposteurs et les escrocs, comment êtes-vous en mesure de conserver quelque espèce de foi (et en quoi) ?

Ne me donnez pas quelques exceptions qui justifieraient une opinion plus clémente au sujet du “ petit jeu de l’art ” tout entier.

À la fin, on dit qu’une peinture est bonne seulement si elle vaut “ tant ”. Elle peut même être acceptée par les “ saints ” musées. Et autant pour la postérité.

S’il vous plaît, redescendez sur la terre et si vous aimez quelques peintures, quelques peintres, regardez leur travail mais n’essayez pas de changer un escroc en honnête homme ou un imposteur en fakir.

Ceci devrait vous donner une indication de la sorte d’humeur dans laquelle je suis. En train de remuer les vieilles idées de dégoût.

Mais c’est seulement à cause de vous.

J’ai perdu tellement d’intérêt (tout intérêt) dans la question que je n’en souffre pas. Vous, vous en souffrez encore.
[…]

Voir N.Y. est toujours un plaisir mais trop cher et ce même si on vous paie pour que vous veniez.

Je vais écrire encore. Bientôt

Bien affectueusement

Marcel Dee.»

Lettre de Marcel Duchamp à Catherine Dreier. 5 novembre 1928.

* Société Anonyme incorporated : premier musée d'art contemporain fondé par Marcel Duchamp et Catherine Dreier

samedi 4 juillet 2015

Texte des Petites Amoureuses (1)

«Jos était là. Elle tournait le dos à Manuel. Il sut qu'elle l'avait entendu, qu'elle se contractait pour s'écarter de lui, ne pas le laisser arriver jusqu'à elle, et la toucher. Mais son amour, une sorte d'angoisse désespérée, monta, couvrit son coeur, le noyant comme un ressac.  Alors il vint près de la petite fille et prit sa main. Les mots le traversèrent et surgirent à ses lèvres, les mots jamais employés, les mots de chair et de sang comme les hommes.
- Tu m'aimes, Jos ? demanda-t-il. Tu m'aimes ?
L'étonnement fit frissonner la petite fille. Un bref acquiescement, aussi ; Le temps d'un instant, son coeur penché vers le coeur déchiré de son frère et Manuel crut qu'elle allait répondre. Un oiseau isolé, poignant, trembla dans le ciel, et la mer douce d'autrefois battit les plages. Puis les yeux de la petite fille, encore tournés vers lui s'assombrirent ; elle rougit péniblement et se détourna. Manuel eut au fond du coeur son visage déformé, et elle détacha sa main de la sienne et se mit à courir droit devant elle à travers les chaumes.»

Mano l'archangeJacques Serguine. Editions Gallimard (1962)

Graphomanie et littérature (deuxième partie)

«La graphomanie (manie d'écrire des livres) prend fatalement les proportions d'une épidémie lorsque le développement de la société réalise trois conditions fondamentales :
1) un niveau élevé de bien-être général, qui permet aux gens de se consacrer à une activité inutile ;
2) un haut degré d'atomisation de la vie sociale et, par conséquent, d'isolement général des individus ;
3) le manque radical de grands changements sociaux dans la vie interne de la nation (de ce point de vue, il me paraît symptomatique qu'en France où il ne se passe pratiquement rien le pourcentage d'écrivains soit vingt et une fois plus élevé qu'en Israël. Bibi s'est d'ailleurs fort bien exprimée en disant que, vu de l'extérieur, elle n'a rien vécu. Le moteur qui la pousse à écrire, c'est justement cette absence de contenu vital, ce vide).
Mais l'effet, par un choc de retour, se répercute sur la cause. L'isolement général engendre la graphomanie, et la graphomanie généralisée renforce et aggrave à son tour l'isolement. L'invention de la presse à imprimer a jadis permis aux hommes de se comprendre mutuellement. A l'ère de la graphomanie universelle, le fait d'écrire des livres prend un sens opposé : chacun s'entoure de ses propres mots comme d'un mur de miroirs qui ne laisse filtrer aucune voix du dehors.»

Le Livre du rire et de l'oubli. Milan Kundera. Editions Gallimard (1979)

mercredi 1 juillet 2015

«L'homme faisait les cent pas méthodiquement, portant mollement son fusil, et ne pensant qu'à une chose : quand se terminerait enfin cette heure de torture glaciale, quand pourrait-il quitter ce monde extérieur féroce pour rentrer dans la chaleur divine du wagon, s'allonger sur son étroite couchette, s'y étendre de tout son long, s'y coller de tout son poids ? L'homme et son ombre allaient et venaient entre le ventre ardent de la locomotive et la paroi sombre du premier wagon où s'étalaient en lettres noires l'inscription : Train blindé Le Prolétaire.»

La Garde blancheMikhaïl Boulgakov. Editions Robert Laffont (1993)

L'Éblouissement des prémisses (incipit 4)

«Notre bagne se trouvait à l'extrémité de la forteresse, au bord du rempart. Quand, à travers les fentes de la palissade, nous cherchions à entrevoir le monde, nous apercevions seulement un pan de ciel étroit et un haut remblai de terre, envahi par les grandes herbes, que, nuit et jour des sentinelles arpentaient. Et puis nous nous disions aussitôt que les années avaient beau passer, nous verrions toujours, en regardant par les fentes de la palissade, le même rempart, le même factionnaire, le même plan de ciel de la forteresse, mais un autre, un ciel plus lointain, un ciel libre.»

Souvenirs de la maison des morts. Dostoïevski. Editions Gallimard (1950)