mardi 9 décembre 2014

Épiphanie artefactuelle (8)


«Tu voudras bien écrire
Autrement.

Voir naître sous ta main,
sous tes yeux,

Quelque forme
qui ne te rappelle rien,
Mais en vain :

Tu es condamné»


Art poétique. Guillevic. Editions Gallimard (1989) 

lundi 8 décembre 2014

«On vantait quand il entra, l'éloquence de l'abbé Cœur. Puis on déplora l'immoralité des domestiques, à propos d'un vol commis par un valet de chambre ; et les cancans se déroulèrent. La vieille dame de Sommery avait un rhume. Mlle de Turvisot se mariait, les Montcharron ne reviendraient pas avant la fin janvier, les Bretancourt non plus, maintenant on restait tard à la campagne ; et la misère des propos se trouvait comme renforcée par le luxe des choses ambiantes ; mais ce qu'on disait était moins stupide que la manière de causer, sans but, sans suite et sans animation. Il y avait là, cependant, des hommes versés dans la vie, un ancien ministre, le curé d'une grande paroisse, deux ou trois hauts fonctionnaires du gouvernement ; ils s'en tenaient aux lieux communs les plus rebattus. Quelques-uns ressemblaient à des douairières fatiguées, d'autres avaient des tournures de maquignon ; et des vieillards accompagnaient leurs femmes, dont ils auraient pu se faire passer pour les grands-pères.»

L'Éducation sentimentale. Gustave Flaubert. Librairie Générale Française (1972)

dimanche 7 décembre 2014

«Les honnêtes gens de la Ligue des Droits de l'Homme, qui ont pris à tâche de faire supprimer les Conseils de Guerre, je les renvoie à un écrit de Jean Schlumberger, qui a pour titre Au Bivouac, et qui est beau. La vérité et l'invraisemblance s'y montrent ensemble ; mais celui qui a touché si peu que  ce soit à la chose, reconnaîtra une odeur familière, et un genre d'horreur qu'on ne peut inventer. En bref, un jeune soldat revient d'une attaque seul, et sans blessure apparente. Il conte qu'il est tombé, qu'il a perdu connaissance un moment, qu'il s'est égaré. Il y a soupçon. Il n'en faut pas plus pour que le terrible chef donne mission à son aide de camp de remettre à sa place parmi les morts de garçon qui devrait être mort. L'auteur du récit n'approuve ni ne blâme ; il reconnait seulement ici cette autorité sans faiblesse qui seule peut faire qu'un rang d'hommes soit plus solide qu'un mur.»

Mars ou la guerre jugée. Alain. Editions Gallimard (1936)

mercredi 3 décembre 2014

«- La loi dit qu'il n'y a rien de plus beau que de garder le plus possible son calme dans l'adversité et de ne pas se révolter, d'abord parce que le bien et le mal inhérents à ces situations ne se montrent pas avec évidence, ensuite parce que rien de bon  pour l'avenir n'en résulte pour celui qui les supporte mal et enfin parce qu'aucune affaire humaine, ne mérite qu'on s'y intéresse sérieusement. De plus dans ces situations, ce qui devrait se précipiter à notre secours s'en trouve précisément empêché par notre souffrance.
- De quoi veux-tu parler ? demanda-t-il ?
- De la réflexion qui délibère sur ce qui est arrivé, répondis-je. Il faut faire comme nous jetons les dés, en suivant le moyen que la raison a jugé le meilleur, au lieu de faire comme les enfants qui, quand ils ont reçu un coup, portent la main à leur blessure et s'épuisent à crier. Il faut au contraire constamment habituer son âme à se hâter de venir guérir et rétablir ce qui est tombé, et qui souffre, et à substituer aux lamentations l'art de la guérison.»

La République. Platon. Flammarion (2002)

mardi 2 décembre 2014

«Il faut lire la série d'entretiens qu'un certain Jules Huret a eu l'excellente idée de faire en 1891 avec les célébrités de l'époque : Enquête sur l'évolution littéraire. Un bilan sans précédent sur l'état des lieux à la fin du siècle. L'étiage des humeurs et le moral des troupes. Renan trône haut et facilement par-dessus la médiocrité générale. Il a toutes les raisons du monde de penser le plus grand mal des littérateurs contemporains. Il va  tout juste mourir dans un an et pour lui les écrivains de son temps ne pèsent pas lourd. Évidemment, on ne peut pas lui demander d'avoir lu Mallarmé, Baudelaire, Rimbaud (qui disparaît en 1891 précisément) ou Lautréamont. Ou Dostoïevski. Ni d'avoir pris au sérieux ce qu'écrivait Flaubert. Ou Balzac. Ceux qui restent sont assez désolants, il faut l'avouer. Jules Huret les a classés dans de curieux couloirs qui indiquent une certaine lucidité : Psychologues, Symbolistes-Décadents, Naturalistes, Parnassiens-Mages... Huret est très étonné, il le dit, de l'inaptitude de la plupart "aux abstractions, aux développements ou même au simple langage des idées". Il est stupéfait en somme de leur paresse. Les temps modernes commencent, c'est à dire la désinformation des écrivains par rapport à la pensée. Leur prétention de poètes approximatifs. Leur vanité crasse de romanciers spontanés et naturels. Il y a Anatole France, Jules Lemaître, René Ghil qui a fondé "L'École évolutive instrumentiste" aux positions progressistes et qui conseille l'art altruiste "militant" pour le "Mieux intellectuel et moral". Il y a Zola qui est en train d'achever de faire grimper ses Rougon et ses Macquart dans l'arbre de l'hérédité et qui attaque les symbolistes réactionnaires au nom de la science et le progrès. Il y a Gustave Geoffroy qui annonce que le roman va "devenir en partie socialiste, socialiste dans le sens très étendu et très élevé du mot"... Paul Bonnetain qui renchérit : la littérature de demain  "serait purement socialiste que je n'en serais pas surpris. Pas fâché non plus".»

Le XIXe siècle à travers les âges. Philippe Muray. Editions Denoël (1999)

lundi 1 décembre 2014

«Il faut battre le fer. Toute la force des coups de marteau se retrouve dans la barre. La trempe est encore une violence. Or c'est à peu près ainsi qu'on forge une armée. La nature humaine est ainsi faite qu'elle supporte mieux un grand malheur qu'un petit. En d'autres termes, c'est le loisir qui fait les jugeurs et les mécontents. Si donc le peuple gronde, cela indique, comme Machiavel voulait, que vous ne frappez pas assez fort. N'ayez pas peur ; celui qui frappe fort est premièrement craint, deuxièmement respecté, et finalement aimé.
C'est ce qu'ont méconnu tous les esprits faibles, qui comptaient surtout sur l'amitié et sur l'enthousiasme. Mais ces sentiments vifs ne durent pas assez ; ils ne peuvent rien contre les jours de terreur et d'épreuves.»

Mars ou la guerre jugée. Alain. Editions Gallimard (1936)
« Que mon parler en est plus court : Car le magasin de la mémoire, est volontiers plus fourni de matières que n'est celui de l'invention. Si elle m'eût tenu bon, j'eusse assourdi tous mes amis de babil : les sujets éveillant cette telle quelle faculté que j'ai de les manier et employer, échauffant et attirant mes discours. C'est pitié : je l'essaie par la preuve d'aucuns de mes privés amis : à mesure que la mémoire leur fournit la chose entière et présente, ils reculent si arrière leur narration, et la chargent de tant de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en étouffent la bonté : s'il ne l'est pas, vous êtes à maudire ou l'heur de leur mémoire, ou le malheur de leur jugement. Et c'est chose difficile, de fermer un propos, et de le couper depuis qu'on est arrouté. Et n'est rien, où la force d'un cheval se connaisse plus, qu'à faire un arrêt rond et net.  Entre les impertinents même, j'en vois qui veulent et ne peuvent se défaire de leur course. Cependant qu'ils cherchent le point de clore le pas, ils s'en vont balivernant et traînant comme des hommes qui défaillent de faiblesse. Surtout les vieillards sont dangereux, à qui la souvenance des choses passées demeure, et ont perdu la souvenance de leurs redites. J'ai vu des récits bien plaisants, devenir très ennuyeux, en la bouche d'un seigneur, chacun de l'assistance en ayant été abreuvé cent fois. »

Les Essais : Des Menteurs. Montaigne. Librairie Générale Française (2002)