dimanche 31 mai 2015

Résonances contemporaines (11)

«L'importance convient aux sots. Mais on ne naît point sot ; non que je croie que tous les hommes naissent égaux ou semblables ; tout au contraire je crois qu'il y a une perfection de chacun, qui lui est propre, et qui absolument belle et louable, sans qu'il y ait lieu de décider, lequel vaut le mieux d'un berger parfait ou d'un ingénieur parfait ; ces comparaisons n'ont point de sens. Tout homme est parfait autant qu'il développe sa nature ; et tout homme est sot autant qu'il imite. Et comme l'importance se gonfle de tout ce que les circonstances lui apportent, et fait jabot de tout, il faut dire que l'importance rend sot. C'est pourquoi je n'injurie en ces chapitres aucune nature de l'homme ; je n'en ai qu'à des outres vides.»

Mars ou la guerre jugéeAlain. Editions Gallimard (1936)

samedi 30 mai 2015

«La jalousie est un défaut, dit-on ; il ne faut pas être jaloux, ce n'est pas beau d'être jaloux. C'est la jalousie qui tient le monde. L'être humain est jaloux dès le premier jour de sa naissance ; les chats sont jaloux, les chiens sont jaloux, les colombes sont jalouses, le tigre est jaloux comme un tigre. Les fleurs sont jalouses, et les arbres ; Dieu est jaloux. On est jaloux parce qu'on ne peut pas vivre sans amour. Elle est jalouse parce qu'un seul être peut lui donner de l'amour, d'un seul être elle peut accepter l'amour qu'elle ne peut pas ne pas exiger de cet être. On ne peut la frustrer d'amour. On ne peut l'empêcher de respirer, on ne peut pas ne pas l'aimer, ce serait la tuer de ne pas l'aimer. C'est donc pour cela que je suis obligé de l'aimer. Bien sûr, on doit avoir de la jalousie, la jalousie ne doit pas nous avoir. Tout est affaire de mesure.
Mais est-ce ma faute si elle a un coeur plus grand qu'elle-même ? Elle a plus de passion qu'elle ne peut en contenir. Elle est comme une rivière qui déborde parce que son lit est trop étroit.»

Journal en miettesEugène Ionesco. Mercure de France (1967)

Quelques Éléments de la Société du Spectacle (4)


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« Alors que dans la phase primitive de l'accumulation capitaliste "l'économie politique ne voit dans le prolétaire que l'ouvrier", qui doit recevoir le minimum indispensable pour la conservation de sa force de travail, sans jamais le considérer "dans ses loisirs, dans son humanité", cette position des idées de la classe dominante se renverse aussitôt que le degré d'abondance atteint dans la production des marchandises exige un surplus de collaboration de l'ouvrier. Cet ouvrier, soudain lavé du mépris total qui lui est clairement signifié par toutes les modalités d'organisation et de surveillance de la production, se retrouve chaque jour en dehors de celles-ci apparemment traité comme une grande personne, avec une politesse empressée, sous le déguisement du consommateur. Alors l'humanisme de la marchandise prend en charge "les loisirs de l'humanité" du travailleur, tout simplement parce que l'économie politique peut et doit maintenant dominer ces sphères en tant qu'économie politique. Ainsi "le reniement achevé de l'homme" a pris en charge la totalité de l'existence humaine. »

La Société du SpectacleGuy Debord. Éditions Gallimard (1992)

jeudi 28 mai 2015

L'Éblouissement des prémisses (incipit 1)

«Ça a été plus fort que moi, je me suis mis à noter cette histoire de mes premiers pas dans la carrière de la vie, alors que j'aurais pu m'en passer. Une chose dont je suis sûr : jamais plus je ne me mettrai à écrire  mon autobiographie, quand bien même je vivrais centenaire. Il faut être ignoblement amoureux de sa propre personne pour écrire sans honte sur soi-même. Je ne me trouve qu'une seule excuse, c'est que je n'écris pas pour ce qui fait écrire tout le monde, à savoir les louanges du lecteur. Si l'idée m'est soudain venue de noter mot pour mot tout ce qui m'est arrivé depuis l'année dernière, elle m'est venue à la suite d'une nécessité intérieure : tellement je suis sidéré par ce qui s'est accompli. Je ne note que les événements, m'écartant à toute force de ce qui n'a pas de rapport, et surtout -des beautés littéraires ; le littérateur écrit pendant trente ans et, à la fin, il se demande bien pourquoi il a écrit pendant tellement d'années. Je ne suis pas un littérateur, je ne veux pas être un littérateur, et traîner sur leur marché littéraire l'intérieur de mon âme et la belle description des sentiments, je prendrais ça pour une chose indécente et ignoble. Non sans dépit, je pressens pourtant que, semble-t-il, c'est impossible de se passer complètement de descriptions, des sentiments et de réflexions (même peut être vulgaires) : tant est perverse sur l'homme l'influence de toute activité littéraire, quand bien même elle ne serait entreprise que pour soi seul. Ces réflexions, elles, elles peuvent même être vulgaires parce que ce à quoi vous accordez vous-même beaucoup de prix n'en a peut être, c'est très possible, aucun aux yeux d'autrui. Mais, tout ça, laissons. N'empêche, voilà une préface ; plus tard, il n' y aura plus rien de ce genre-là. Au travail ; il n'y a rien de plus compliqué que de commencer un travail, n'importe lequel, et même si ça se trouve,le travail en général.

L'Adolescent. Fédor Dostoïevski. Actes Sud (1998)

mardi 26 mai 2015

Épiphanie artefactuelle (13)


Le poème 
Se fait chalut

Dans lequel se prend 
On ne sait quoi,

Qui n'existe pas
En dehors de lui

Et qui restera 
Vivant en lui,

A la fois vibrant
Et figé.


Art poétiqueGuillevic. Editions Gallimard (1989) 

lundi 25 mai 2015

«2 novembre 1914

Je ne sais pas l'heure, je ne sais plus l'heure, je n'ai plus la notion du temps autrement que par le soleil et l'obscurité. Il fait grand jour  et beau jour, le ciel d'automne est lumineux, s'il n'est plus bleu. Je l'aperçois par-dessus le remblai de terre et de cailloux de la tranchée, et mon sac me sert de fauteuil, mes genoux touchent à la paroi pierreuse : il y a juste la place de s'asseoir et la tête arrive au niveau du sol. Près de moi j'ai mon fusil, dont le quillon se transforme en porte-manteau pour accrocher la musette et le bidon. Dans le bidon il reste un peu de bière, dans la musette il y a du pain, une tablette de chocolat, mon couteau, mon quart et ma serviette. A ma gauche, le dos énorme d'un camarade qui fume en silence me cache l'extrémité de la tranchée ; à droite un autre, couché à moitié, roupille dans son couvre-pieds. Le bruit affaibli des conversations, le cri d'un corbeau, le son d'un obus qui file par instants vers les lignes françaises troublent seuls le silence. Nous sommes sales comme des cochons, c'est à dire blancs, comme des meuniers, car cette terre est comme de la farine : tout est blanc, la peau, le visage, les ongles, la capote, les cartouchières, les souliers.»

Paroles de poilus : lettres et carnets du front 1914-1918. Etienne Tanty. Radio France (1998)

dimanche 24 mai 2015

Coïto ergo sum

Notre philosophe a un problème avec la reproduction de l'espèce. Ce qu'il évite, ce n'est pas le sexe, c'est la conséquence c'est à dire la prolifération  de l'humain, cette volonté aveugle de persévérer dans son être, ce que Schopenhauer appelait la Volonté (avec majuscule), cette fureur de se perpétuer, qui dépasse nos volontés et nos pulsions individuelles. [Ce qui est dégoûtant, c'est le conatus, j'oserais dire le cunnatus*.] Toute espèce vivante veut grouiller, l'humanité n'y échappe pas. Mais en tant qu'individus, par un espèce de miracle, nous pouvons déclarer forfait. Cela s'appelle chasteté qui n'est pas négation du plaisir mais de la génération.
Qu'il vienne de l'intellect ou du bas-ventre, un plaisir en vaut un autre. Mais le sexe a ceci de particulier qu'il agite l'individu pour le profit de l'espèce. Nous nous bouchons les oreilles pour ne pas entendre dans nos discours amoureux, dans nos romances les plus raffinées, comme une basse continue, le mugissement de la Vie qui réclame son dû.
Dans le coït, l'homme se rabaisse au niveau de l'animal non parce qu'il y prend du plaisir mais parce qu'il obéit à son instinct de reproduction.
Il existe un moyen d'échapper à cette triste destinée.
C'est la philosophie.»

* Mot composé de conatus (effort de persévérer dans son être) et de cunnus (sexe féminin). 

La Vie sexuelle d'Emmanuel KantJean-Baptiste Botul. Mille et une nuits (2000)