lundi 8 septembre 2014

Talens réunis : textes (13)



«A Madame de Grignan. Mardi 3e mars 1761

[...] Je suis aujourd'hui toute seule dans ma chambre par l'excès de ma mauvaise humeur. Je suis lasse de tout ; je me suis fait un plaisir de dîner ici, et je m'en fais un de vous écrire hors de propos : mais, hélas ! ma bonne, vous n'avez pas de ces loisirs-là. J'écris tranquillement, et je ne comprends pas que vous puissiez lire de même : je ne vois pas un moment où vous soyez à vous. Je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être auprès de vous, et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des harangues, des infinités de compliments, de civilités, de visites ; on vous fait des honneurs extrêmes, il faut répondre à tout cela, vous êtes accablée ; moi-même sur ma petite boule, je n'y suffirais pas. que fait votre paresse pendant tout ce tracas ? Elle souffre, elle se retire dans quelque petit cabinet, elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place : elle vous attend dans quelque moment perdu pour vous faire au moins souvenir d'elle, et vous dire un mot en passant. "Hélas ! dit-elle, mais vous m'oubliez : songez que je suis votre plus ancienne amie ; celle qui ne vous ai jamais abandonnée, la fidèle compagne de vos plus beaux jours ; celle qui vous consolais de tous les plaisirs, et qui, même quelquefois vous les faisait haïr ; celle qui vous ai empêchée de mourir d'ennui et en Bretagne et dans votre grossesse. Quelquefois votre mère troublait nos plaisirs, mais je savais bien où vous reprendre ; présentement je ne sais plus où j'en suis ; la dignité et l'éclat de votre mari me fera périr, si vous n'avez soin de moi." Il me semble que vous lui dites en passant un petit mot d'amitié, vous lui donnez quelque espérance de la posséder à Grignan ; mais vous passez vite, et vous n'avez pas le loisir d'en dire davantage. Le devoir et la raison sont autour de vous, qui ne vous donnent pas un moment de repos. [...]»

Lettres. Madame de Sévigné. Garnier-Flammarion (2006)

dimanche 7 septembre 2014

Talens réunis : textes (12)


« C'est là que du lutrin gît la machine énorme :
La troupe quelque temps en admire la forme.
Mais le barbier, qui tient les moments précieux :
Ce spectacle n'est pas pour amuser nos yeux,
Dit-il : ce temps est cher, portons-le dans le temple :
C'est là qu'il faut demain qu'un prélat le contemple.
Et d'un bras, à ces mots, qui peut tout ébranler,
Lui-même, se courbant, s'apprête à le rouler.
Mais à peine il y touche, ô prodige incroyable !
Que du pupitre sort une voix effroyable.
Brontin en est ému, le sacristain pâlit ;
Le perruquier commence à regretter son lit.
Dans son hardi projet toutefois il s'obstine ;
Lorsque des flanc poudreux de la vaste machine
L'oiseau sort en courroux, et, d'un cri menaçant,
Achève d'étonner le barbier frémissant :
De ses ailes dans l'air secouant la poussière,
Dans la main de Boirude il éteint la lumière.
Les guerriers à ce coup demeurent confondus ;
Ils regagnent la nef, de frayeur éperdus :
Sous leurs corps tremblotants leurs genoux s'affaiblissent,
D'une subite horreur leurs cheveux se hérissent ;
Et bientôt, au travers des ombres de la nuit,
Le timide escadron se dissipe et s'enfuit.
Ainsi lorsqu'en un coin, qui leur tient lieu d'asile,
D'écoliers libertins une troupe indocile,
Loin des yeux d'un préfet au travail assidu
Va tenir quelquefois un brelan défendu :
Si du vaillant Argas la figure effrayante
Dans l'ardeur du plaisir à leurs yeux se présente,
Le jeu cesse à l'instant, l'asile est déserté,
Et tout fuit à grand pas le tyran redouté.

La Discorde, qui voit leur honteuse disgrâce,
Dans les airs, cependant tonne, éclate, menace,
Et, malgré la frayeur dont leurs cœurs sont glacés,
S'apprête à réunir ses soldats dispersés.
Aussitôt de Sidrac elle emprunte l'image :
Elle ride son front, allonge son visage,
Sur un bâton noueux laisse courber son corps,
Dont la chicane semble animer les ressorts ;
Prend un cierge en sa main, et d'une voix cassée,
Vient ainsi gourmander la troupe terrassée.
Lâches, où fuyez-vous ? quelle peur vous abat ?
Aux cris du vil oiseau vous cédez sans combat ?
Où sont ces beaux discours jadis si pleins d'audace ?
Craignez-vous d'un hibou l'impuissante grimace ?
Que feriez-vous, hélas, si quelque exploit nouveau
Chaque jour, comme moi, vous traînait au barreau ;
S'il fallait, sans amis, briguant une audience,
D'un magistrat glacé soutenir la présence,
Ou, d'un nouveau procès, hardi solliciteur,
Aborder sans argent un clerc de rapporteur ?
Croyez-moi, mes enfants, je vous parle à bon titre :
J'ai moi seul autrefois plaidé tout un chapitre ;
Et le barreau n'a point de monstres si hagards,
Dont mon oeil n'ait cent fois soutenu les regards.
Tous les jours sans trembler j'assiégeais leurs passages.
L'Eglise était alors fertile en grands courages :
Le moindre d'entre nous, sans argent, sans appui,
Eût plaidé le prélat, et le chantre avec lui.
Le monde, de qui l'âge avance les ruines,
Ne peut plus enfanter de ces âmes divines :
Mais que vos cœurs, du moins, imitant leurs vertus,
De l'aspect d'un hibou ne soient pas abattus.
Songez quel déshonneur va souiller votre gloire,
Quand le chantre demain entendra sa victoire.
Vous verrez tous les jours le chanoine insolent,
Au seul mot de hibou, vous sourire en parlant.
Votre âme, à ce penser, de colère murmure :
Allez donc de ce pas en prévenir l'injure ;
Méritez les lauriers qui vous sont réservés,
Et ressouvenez-vous quel prélat vous servez.
Mais déjà la fureur dans vos yeux étincelle.
Marchez, courez, volez où l'honneur vous appelle.
Que le prélat, surpris d'un changement si prompt,
Apprenne la vengeance aussitôt que l'affront.
En achevant ces mots, la déesse guerrière
De son pied trace en l'air un sillon de lumière ;
Rend aux trois champions leur intrépidité,
Et les laisse tout pleins de sa divinité.

C'est ainsi, grand Condé, qu'en ce combat célèbre,
Où ton bras fit trembler le Rhin, l'Escaut et l'Ebre,
Lorsqu'aux plaines de Lens nos bataillons poussés
Furent presque à tes yeux ouverts ou renversés,
Ta valeur, arrêtant les troupes fugitives,
Rallia d'un regard leurs cohortes craintives ;
Répandit dans leurs rangs ton esprit belliqueux,
Et força la victoire à te suivre avec eux.

La colère à l'instant succédant à la crainte,
Ils rallument le feu de leur bougie éteinte :
Ils rentrent ; l'oiseau sort : l'escadron raffermi
Rit du honteux départ d'un si faible ennemi.
Aussitôt dans le chœur la machine emportée
Est sur le banc du chantre à grand bruit remontée.
Ses ais demi-pourris, que l'âge a relâchés,
Sont à coups de maillet unis et rapprochés.
Sous les coups redoublés tous les bancs retentissent,
Les murs en sont émus, les voûtes en mugissent.
Et l'orgue même en pousse un long gémissement. »

Le Lutrin. Boileau. Garnier-Flammarion (1969)

samedi 6 septembre 2014

Talens réunis : dictionnaire (1)


Abuseur n. m. : Celui qui trompe, qui séduit
Acédie n. f. : Apathie, absence de désir, affaissement de la volonté
Appareilleuse n. f. : Femme qui s'entremet dans de mauvais commerces d'amour
Bonace n. f. : Etat de la mer pendant un calme plat. Tranquillité, repos
Canuler v. : Obséder, importuner
Contre-aimer v. : Aimer en retour
Contrister v : Causer une tristesse profonde
Croque-lardon n. m. : Parasite, personne qui cherche des invitations à dîner
Croustiller v. : Manger léger, grignoter
Demi-passion n. f. : Passion sans force et sans durée
Déparpaillé adj : Négligé, débraillé
Event n. m. : Au grand air. Avoir la tête à l'évent : être étourdi
Eplapourdi, ie adj : Etonné, stupéfait
Férociser v. : Rendre féroce
Frusquin n. m. : Ce qu'on a d'argent
Happelourde n. f. : Fausse pierre, qui a l'apparence d'une pierre précieuse
Imbriaque adj : Ivre, fou, stupide
Mâche-dru n. m. : Gros mangeur
Margouillis n. m. : Embarras 
Muche n. m. : Jeune homme stupide
Paltoquet n. m. : Homme grossier, sans mérite, prétentieux
Pantophile n. m. : Celui qui aime tout
Postéromanie n. f. : Envie d'avoir des descendants
Prône-misère n. m. : Qui se plaint continuellement
Rafalé, e adj : Qui a subi des revers de fortune
Recru, e adj : Excédé de fatigue
Remembrance n. f. : Souvenir
Rodomont n. m. : Fanfaron qui vante sa bravoure pour se faire valoir et se faire craindre
S'acagnarder v. : Paresser, mener une vie obscure et fainéante
S'accointer v. : Se lier
S'assoter v. : S'amouracher
Sémillance n. f. : Vivacité d'esprit
Se rassénérer v. : Devenir serein
Tendron n. m. : Jeune fille
Valétudinaire adj : Qui est souvent malade

Dictionnaire des mots oubliés. Alain Duchesne et Thierry Leguay. Larousse (2013)
«Les Romains pensaient, en effet, que le mariage, la procréation, le mode de vie et les banquets ne devaient pas être laissés sans surveillance et sans contrôle, abandonnés aux désirs et aux choix de chacun.»

Vies parallèles : Caton l'AncienPlutarque. Quarto Gallimard (2001)

vendredi 5 septembre 2014

Talens réunis : textes (11)




«Mon ami, vous m'avez empêchée de mourir, et vous me tuez, en me laissant dans une inquiétude qui bouleverse mon âme. Je n'ai point eu de vos nouvelles mercredi, le chevalier d'Aguesseau non plus ; et il a été chez toutes les personnes qui auroient pu en avoir. Ah, mon Dieu ! que je me connoissois peu ! que je vous disois mal, lorsque je vous assurois que mon âme étoit fermée au bonheur, au plaisir ; qu'elle ne connoîtroit plus de grand malheur, et que je n’avois plus rien à craindre ! Hélas ! je ne respire pas depuis mercredi. Je vous vois malade ; j'ai une secrète terreur qui m'effraie. Quelle affreuse disposition vous me faites retrouver ! ce mercredi, ce samedi, ces horribles jours qui ont fait l'espoir et le désespoir de ma vie deux ans de suite ! Mais seriez-vous assez mal pour oublier que vous êtes aimé avec passion ? et si vous vous en êtes souvenu, comment avez-vous manqué de me faire donner de vos nouvelles ? ne saviez-vous pas que c'étoit livrer mon ame à une douleur mortelle, que de me faire craindre pour vous ? Mon ami, si vous avez pu m'éviter ce que je souffre, vous êtes bien coupable ; et il me semble qu'un pareil tort devroit bien me guérir ; mais, mon Dieu ! est-on libre? Puis-je me calmer, me refroidir, selon ma volonté et même d'après la vôtre ? Ah ! je ne puis que vous aimer et souffrir : voilà le mouvement, le sentiment de mon cœur; je ne puis l'arrêter ni l'exciter, mais je voudrois mourir. — J'ai des pensées qui sont un poison actif ; mais il n'est pas encore assez prompt, si j'apprends demain que vous êtes bien malade; et si je n'apprenois rien, j'aurois trop vécu. Non, cela est impossible, vous aurez pensé à moi, j'attends donc, mais c'est en tremblant ; c'est avec une impatience qui n'a jamais été sentie que par une âme aussi passionnée que malheureuse. Oh ! Diderot a raison : il n'y a que les malheureux qui sachent aimer. Mais, mon ami, cela ne vous soulage pas si vous souffrez ; et lorsque vous êtes calme, vous n'y attachez pas grand prix. Eh bien! je vous aime, et je n'ai pas besoin de votre sentiment, pour que mon cœur se donne, s'abandonne à vous.»

Je vous aime avec excès, folie, transport et désespoir (Lettre LV). Julie de Lespinasse. André Versailles Editeur (2010)

Talens réunis : textes (10)



«La duchesse Mazarin finit aussi son étrange carrière en Angleterre, où elle était depuis plus de vingt-cinq ans. Sa vie a fait tant de bruit dans le monde que je ne m'arrêterai pas à en parler. Malheureusement pour elle, sa fin y répondit pleinement, et ne laissa de regrets qu'à Saint-Évremond, dont la vie, la cause de la fuite, et les ouvrages sont si connus. Mme de Bouillon, et ce que Mme Mazarin avait ici de plus proches, partirent pour l'aller trouver, la trouvèrent morte en arrivant à Douvres et revinrent tout court. M. Mazarin, depuis si longtemps séparé d'elle et sans aucun commerce, fit rapporter son corps, et le promena près d'un an avec lui de terre en terre. Il le déposa un temps à Notre-Dame de Liesse, où les bonnes gens la priaient comme une sainte et y faisaient toucher leurs chapelets. À la fin, il l'envoya enterrer avec son fameux oncle, en l'église du collège des Quatre-Nations à Paris.»

Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la Régence / collationnés sur le ms original par M. Chéruel. Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon. L. Hachette (1856-1858)

Talens réunis : textes (9)



«Le petit Scarron a tousjours eu de l'inclination à la poésie, dansoit des ballets et estoit de la plus belle humeur du monde, quand un charlatan voulant le guérir d'une maladie de garçon, luy donna une drogue  qui le rendit perclus de tous ses membres, à la langue près et quelque autre partie que vous entendez bien ; [...]. Il est depuis cela dans une chaise couverte par le dessus, et il n'a de mouvement libre que celuy des doits, dont il tient un petit baston pour se gratter ; vous pouvez croire qu'il n'est pas autrement ajusté en galant. Cela ne l'empesche pas de bouffonner, quoyqu'il ne soit quasy jamais sans douleur, et c'est peut être une des merveilles de nostre siècle, qu'un homme dans cet estat-là et pauvre  puisse rire comme il fait. 
Il a fait pis, car il s'est marié. il disoit à Girault, à qui il a donné une prébende du Mans qu'il avait : "Trouvez-moy une femme qui se soit mal gouvernée, afin que je la puisse appeler putain sans qu'elle s'en plaigne." [...] il épousa une fille de treize ans, fille d'un fils d'Aubigny l'historien. [...].
Il disoit qu'il s'estoit marié pour avoir compagnie, qu'autrement on ne le viendroit point voir. En effect, sa femme est devenüe fort aimable. [...]. Mme Scarron a dit à ceux qui luy demandoient pourquoy elle avait épousé cet homme :"J'ay mieux aimé l'espouser qu'un convent." [...]
Quelquefois il eschappe de plaisantes choses à Scarron ; mais ce n'est pas souvent. Il veut tousjours estre plaisant et c'est le moyen de l'estre guères. Il fait des comédies, des nouvelles, des gazettes burlesques, enfin tout ce dont il croit tirer de l'argent.»

Historiettes. Tallemant des Réaux. Éditions Gallimard (1961)