samedi 11 février 2023

Visionnage domestique toulousain (122) avec Louloute et Pierre : suite étendue du 19 février 2020

 

Comme un avion : Bruno Podalydès sur un kayak

L’acteur et réalisateur signe une comédie douce-amère dont le héros est un cadre désireux de larguer les amarres.
Franck Nouchi (Le Monde) 03 janvier 2019

Un mot suffit parfois pour changer le cours d’une vie. Un mot, pour se laisser ensuite porter par le courant. Dans le cas de Michel, infographiste dans un atelier de création graphique en 3D, le sésame fut une expression prononcée un jour par Rémi, son boss : « vision palindromique ». Le genre de truc qui ne veut rien dire, et qui un jour finit par déboucher sur tout autre chose : kayak. Envie d’évasion. Envie de larguer les amarres. Rêver, autre palindrome, tout éveillé, pour de vrai. Quelque chose de René Char lorsqu’il écrivait : "Impose ta chance, serre ton bonheur. A te regarder, ils s’habitueront."
Alors, Michel n’eut plus qu’une idée. Non pas voler, même si sa passion de toujours était l’Aéropostale, et Vol de nuit, son livre de chevet. Moins dangereux, plus en phase avec son tempérament volontiers pépère et prudent, ce serait la navigation fluviale. En kayak, justement, doté de tout le « matos » nécessaire. Qui veut voyager loin prépare sa monture…
Avant le grand départ, il y eut donc le moment magique de la décision. Commander un kayak en kit sur Internet. En prendre livraison. Le monter dans sa chambre. L’essayer pour de faux sur le toit de l’immeuble de La Celle-Saint-Cloud. Montrer l’embarcation à Rachelle, en espérant que cette femme, belle et lumineuse, comprendrait ce désir irrépressible de larguer les amarres. De partir à l’aventure.

L’aventure à deux pas de chez eux
Cette épouse apparemment admirable comprendra. Mieux, même, elle l’encouragera, avec ce qu’il faut de tendresse et de bienveillance. Une semaine de congés pour aller jusqu’à la mer ? Mais ce ne sera guère suffisant. Tu devrais voir plus grand. Plus loin. Plus longtemps…
Pas du genre à tenter l’impossible, Michel. Plutôt tout le contraire. On imagine le Vieux Campeur dévalisé en un après-midi. « Comme un avion sans ailes… » : Sur l’air fameux de CharlElie Couture, les voilà partis tous les deux dans la petite Smart, kayak sur le toit, vers le lieu de la mise à l’eau. L’aventure à deux pas de chez eux, une jolie rivière dans l’Yonne. Dernière check-list. Trac. Première tentative. Ratée. Deuxième… C’est parti !
A ce stade du film – et de cette critique –, une question surgit : de quoi s’agit-il ? Une comédie burlesque ? Une histoire douce-amère, vaguement dépressive ? Une fable ? Un film sociologique sur un cadre bobo en mal de sensations et de dépaysement ?

De l’humour, beaucoup, mais aussi un regard lucide et sans complaisance posé sur la vie qui va
La suite, à peine quatre kilomètres plus loin, en décidera. Premier arrêt. Premier amarrage. Première escapade. A quelques encablures, le paradis sur terre. Une maison à la française, un restaurant buvette, sa jolie serveuse, sa belle patronne ; et deux énergumènes, casque Bluetooth sur la tête, en train de repeindre en bleu tout ce qui leur tombe sous la main.
Michel, qui pense enfin toucher au but. Ne plus sentir la pression du temps. Certes mentir un tout petit peu, trois fois rien, quelques photos avec son smartphone pour laisser croire à sa femme qu’il continue à voguer, mais pour la bonne cause : se laisser vivre, sans contrainte, au fil de ses désirs et des désirs des autres.
On retrouvera dans Comme un avion ce qui faisait le charme et la poésie des précédents films de Bruno Podalydès, en particulier Dieu seul me voit (Versailles-Chantiers) et Liberté-Oléron. De l’humour, beaucoup, mais aussi un regard lucide et sans complaisance posé sur la vie qui va (plus ou moins bien d’ailleurs).

S’offrir une petite folie
Michel, c’est donc Bruno Podalydès. Réalisateur et acteur. Le genre de type qui, arrivé à la cinquantaine, pas trop heureux du sort que lui réserve la vie – il se rêvait en Mermoz, alors, pensez, des infographies en 3D, ça ne le fait pas forcément ! – veut forcer son destin. Enfin, forcer, n’exagérons pas, disons plutôt s’offrir une petite folie, à l’écart du train-train routinier. Décision d’autant moins évidente qu’il vit avec une femme « lumineuse » – c’est lui qui le dit (Sandrine Kiberlain). Mais c’est justement parce que sa femme l’est à ce point, merveilleuse, compréhensive, attentive, que lui, le bobo bourru – tellement obsédé par le « matos » qu’on se dit que cela doit bien cacher une foultitude d’angoisses et de névroses – ose ce grand départ.
Enfin, là encore, modérons l’expression : un tout petit départ de rien du tout sur une petite rivière, certes paradisiaque, mais de rien du tout elle aussi. Aventure toute relative, mais aventure tout de même. Evasion. Appropriation du temps. Et découverte d’autres gens, différents, moins stressés, moins urbains, la délicieuse Mila (Vimala Pons) et la plantureuse et énergique Laetitia (la patronne de l’auberge enchantée, Agnès Jaoui).
A mi-film, on se dit que l’utopie va triompher, à la manière d’un manifeste new age soixante-huitard ; et puis non, la vie – et la géolocalisation – reprend ses droits. Impossibilité de s’échapper, comme ça, au fil de l’eau, en douceur. Juste une fenêtre ouverte, un moment sur un coin de paradis. Un avant-goût de liberté ? Même pas, tant ce Michel semble d’emblée peu enclin à toute forme de rupture, prisonnier d’une société qui l’a formaté à souhait.


Comme un avion, film de Bruno Podalydès. Avec Bruno Podalydès, Sandrine Kiberlain, Agnès Jaoui (Fr., 2015, 105 min).

vendredi 10 février 2023

Théâtre au cinéma (5) avec Louloute

 

Le roi Lear (Shakespeare / Thomas Ostermeier) 2023

Visionnage toulousain en salle (47 bis) à l'ABC



Aftersun : derrière le soleil voilé du souvenir
Véronique Cauhapé

Grand Prix au Festival de Deauville, le premier long-métrage de la réalisatrice écossaise Charlotte Wells raconte avec émotion les jours heureux entre un père et sa fille.

Certains films sont comme ça, qui, dès les premières minutes, accrochent votre rétine, se branchent à votre inconscient, parlent à une part enfouie de vous-même. Sans rien montrer d’exceptionnel. Au contraire. Cela tient sans doute au grain de l’image, à la nature d’une situation, aux visages et à la justesse d’une expression. Aftersun, présenté à Cannes en 2022 à la Semaine de la critique, appartient à cette catégorie. Bouleversant dans la simplicité apparente de son sujet qui, en réalité, révèle à mesure, et sous des airs plutôt tranquilles, tout ce qui fabrique une vie, la défait, la meurtrit, ce sur quoi elle s’appuie pour tenter de garder l’équilibre. Le film se passe sur quelques jours dont on sait qu’ils sont perdus à jamais. Dès lors en perçoit-on d’emblée la mélancolie.
Aftersun ouvre un album de souvenirs. Les derniers que Sophie a partagés avec son père, lors d’une semaine de vacances dans un hôtel club de la côte turque. Elle avait 11 ans, le père une trentaine d’années. Vingt ans ont passé, la mémoire a fait son œuvre, revisité et réinterprété certains épisodes. Des zones d’ombre se sont éclaircies, d’autres sont demeurées opaques. Désormais en couple, Sophie, tout récemment devenue mère, revient à ces images dont on soupçonne qu’elle n’a cessé de les interroger. Dans l’espoir d’y trouver un indice qui puisse aider à mieux appréhender, voire comprendre, la disparition du père survenue après ce fameux été.

Magnétique Paul Mescal
C’est donc ce regard adulte posé sur l’enfance, et plus précisément sur l’amour infini, absolu, singulier, unissant un père et sa fille, que met en scène le premier long-métrage, largement autobiographique, de la réalisatrice écossaise Charlotte Wells. Lequel, on s’en souvient, a retourné le public du Festival de Deauville 2022 et mit unanimement d’accord le jury présidé par Arnaud Desplechin, qui lui a décerné le Grand Prix.
Le charme envoûtant d’Aftersun tient à la fragilité, à cette sensibilité secrète que la réalisatrice rend palpable. En particulier grâce aux deux personnages et à leurs interprètes. Le père, Calum – corps solide, sourire tendre et enfantin, regard d’une tristesse abyssale – auquel Paul Mescal prête une grâce magnétique. Le rôle vaut au comédien irlandais (révélé dans la série Normal People, de Lenny Abrahamson) d’être nominé, cette année, à l’Oscar du meilleur acteur. A son côté, Sophie – magnifique Frankie Corio, petit bout de femme en devenir, aussi légère que grave, un pied dans l’insouciance, l’autre trébuchant sur les premiers obstacles de l’adolescence. Ces deux-là réunis nous enchaînent à leur moindre geste, nous absorbent dans la contemplation de leurs échanges complices, de leurs étreintes sans ambiguïté, de leurs premiers désaccords.
Tout ce qui aurait pu nous paraître banal devient dans « Aftersun » captivant et profondément touchant

Le film commence en même temps que leurs vacances, dès l’arrivée à l’hôtel. Il se poursuit au fil de jours presque semblables. Baignades, bains de soleil, plongée sous-marine, parties de billard, séances de hammam, dîners en tête à tête. « On est là pour s’amuser », rappelle régulièrement Calum à sa fille. Tous deux d’ailleurs s’y appliquent. Ignorant qu’ils sont les derniers de leur histoire commune, ils savent cependant combien ces moments insignifiants sont rares et précieux. Caméscope en main, chacun à tour de rôle prend le temps de les immortaliser. Bouts de film que la réalisatrice intègre à son film, variant ainsi les points de vue, superposant les couches et les textures, pour tenter de saisir au plus près cette figure du père dont on décèle petit à petit les failles, l’immense douleur qui la traverse.
Celles-ci se manifestent en de fulgurants éclairs, inscrivent sur la toile de minces défauts qui suffisent à érafler le bleu du ciel et de la mer. Il faut les saisir au détour d’un regard, d’un silence, d’un temps suspendu, d’un détail, d’un parti pris formel (mises au point floues rendant l’image incertaine, cadrages décentrés). Sans en avoir l’air, le chagrin que s’évertue à contenir Calum distille doucement son venin, se glisse sous les interstices, voile la belle et douce lumière de fin d’été. C’est à ce point de rencontre – où l’indolence se mêle au mal-être – que se crée l’alchimie. Et que tout ce qui aurait pu nous paraître banal devient dans Aftersun captivant et profondément touchant.
Sans lyrisme ni effusions sentimentales, Charlotte Wells semble se contenter de rendre compte des faits et gestes de ses personnages dont, en réalité, elle laisse transparaître le mystère. A mesure qu’il approche de la fin, le film superpose les strates, se fractionne sous les lumières d’un stroboscope qui morcelle les corps et confond différents espaces-temps. Passé, présent, on ne sait plus. Charlotte Wells crée un brouillage destiné à nous faire lâcher prise. Quand l’album s’apprête à être refermé, il ne s’agit plus d’essayer de comprendre, mais de se laisser porter par l’émotion. Et de la garder comme un dernier souvenir.

Film anglais et américain de Charlotte Wells. Avec Paul Mescal, Frankie Corio, Celia Rowlson-Hall (1 h 42)

Laure Calamy

«Plus jeune, j'ai dragué comme un homme, avec la liberté qu'on n'autorise qu'aux hommes»
Ondine Millot Le Figaro (25 novembre 2022)


Elle a la fureur de dire. Au théâtre, où elle a cultivé l'exigence avant d'illuminer à 40 ans le cinéma avec sa grâce aussi fantasque qu'atypique. Déjà multirécompensée, l'actrice poursuit son ascension avec trois films.
C'est la première chose qu'elle a dite, après les bonjours d'usage. Laure Calamy aimerait bien avoir notre numéro de téléphone. Parce qu'après les interviews, souvent, elle a envie de rappeler les journalistes. Pour préciser un mot, développer un sujet esquissé. La perfection d'une scène de théâtre répétée mille fois, d'une dix-huitième prise au cinéma, elle aimerait les transposer dans la vie. Sans que cela n'entame sa légendaire spontanéité, au contraire. C'est cette exigence, cette intranquillité permanente, qui lui permet de chahuter les certitudes, d'être ivre sans alcool, pudique sans vêtements, drôle dans le désespoir ou amère dans l'allégresse, et de monter les marches de Cannes en dansant le french cancan.
À 47 ans, avec trois films où elle tient le haut de l'affiche (dans les salles ces prochains mois), Laure Calamy est le tourbillon de liberté qu'attendait le cinéma français. Un ouragan soudain, après vingt années de relatif anonymat sur les planches du théâtre public, déclenché par la déflagration de la série Dix pour cent , en 2015. Elle a, depuis, tourné vingt-cinq films en sept ans, décroché de très beaux premiers rôles et un César de la meilleure actrice pour Antoinette dans les Cévennes , en 2021. Et conservé cette fraîcheur qui la fait débouler au rendez-vous à vélo, casque turquoise sur la tête et manteau rouge pimpant.

Annie Colère, un film engagé
Le vélo aussi est rouge, authentique modèle des années 1970, garde-boue chromés et vieux ressorts sous le cuir craquelé de la selle. C'est celui qu'elle enfourche dans le film Annie Colère, de Blandine Lenoir . Un rôle écrit pour elle, qui lui colle tant à la peau qu'il semble logique qu'elle ait gardé le vélo. L'histoire se situe en 1974. Annie, ouvrière dans une usine à matelas, mariée, mère de deux enfants, rencontre les militantes du Mlac, le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception. « Ma mère m'a raconté cette époque, sa jeunesse, dit l'actrice. On ne mesure pas à quel point les avortements clandestins faisaient alors partie de la vie des femmes. Avec les risques encourus. Cinq mille femmes en mouraient chaque année. Les comités du Mlac pratiquaient des avortements sûrs et sans douleur, le revendiquaient malgré l'illégalité. Ils ont mis une pression considérable : sans eux, la loi Veil légalisant l'IVG n'aurait jamais été votée.»

«Ma mère, une transfuge de classe»
Dans l'enthousiasme de Laure Calamy à défendre le film, il y a son propre engagement féministe, affirmé depuis toujours, la vigilance que réveille la régression américaine, «la façon dont même en France, le droit à l'avortement est remis en cause de manière sournoise, avec des médecins qui invoquent la clause de conscience, la fermeture des maternités». Il y a aussi un écho autobiographique «avec le parcours de ma mère, transfuge de classe», fille de petits paysans du Béarn devenue infirmière puis psychologue en reprenant ses études à 30 ans. Il y a aussi, enfin, la jouissance de jouer un parcours que rien ne prédestine. «C'est un film joyeux, lumineux. Annie, cette femme d'un milieu modeste, qui est dans la vie comme on lui a dit de faire – tu vas avoir des gosses, travailler dur, écouter ton père puis ton mari –, tout à coup s'autorise à penser par elle-même. Grâce aux autres, en se confrontant avec ces femmes de toutes origines sociales, elle chemine vers des endroits dont elle ne soupçonnait pas l'existence.»

Belle mais pas irréelle
Ce retournement du sort, cet empowerment féminin, Laure Calamy les incarne. Elle est la preuve que l'on peut commencer une carrière de premiers rôles au cinéma passé 40 ans, que l'on peut incarner l'éclat et la beauté au-delà des standards étriqués de la cinégénie. «Elle fait partie de ces actrices qui ont permis de projeter autre chose sur les femmes, dit son amie metteuse en scène Léna Bréban. Représenter des femmes désirables, auxquelles les spectatrices peuvent s'identifier.» «Elle est belle, mais elle n'est pas irréelle, renchérit la cinéaste Blandine Lenoir. Et elle assume son corps joyeusement. C'est une petite femme ordinaire, qui est en fait extraordinaire.»
Elle a été une mère dépassée dans Ava, de Léa Mysius (sa première nomination aux César), une employée d'un entrepôt Amazon dans Nos Batailles, de Guillaume Senez, une épouse d'agriculteur dans Seules les bêtes, de Dominik Moll, avant de crever l'écran dans trois premiers rôles renversants : l'institutrice amoureuse d'Antoinette dans les Cévennes, de Caroline Vignal, la prostituée qui se bat pour payer les études de son fils d'Une femme du monde, de Cécile Ducrocq, la femme de chambre dans un palace parisien d'À plein temps, d'Éric Gravel.
À travers ces personnages se retrouve un certain modèle, celui d'une femme du peuple dont le courage ou la quête ne peuvent que provoquer l'empathie du spectateur, un sentiment que, visiblement, elle inspire aussi aux réalisateurs. Pourtant, dans l'Origine du mal, de Sébastien Marnier, où elle trime à nouveau au bas de la chaîne sociale, dans une conserverie de poissons, elle se réjouit de susciter un trouble plus ambivalent.

Talent libre
«Je ne veux aucune morale dans mes personnages. On a tous en soi le beau comme le laid. Ça ne m'intéresse pas de juger, mais d'essayer de comprendre. De se dire, au départ, cette personne a été un enfant.» Elle cite Michel Serrault jouant le criminel Docteur Petiot, semble rêver d'une aventure comparable, défend l'association du tragique et de la drôlerie, comme chez son mentor au théâtre, le dramaturge et metteur en scène Olivier Py. « Une situation dite drôle part souvent de choses navrantes. Une chute, un échec. L'être humain est grotesque et touchant. C'est vrai que parfois, plus j'ai l'occasion d'être ridicule ou d'être “trop”, plus ça me plaît. » On recommande son crescendo de fureur paranoïaque, jubilatoire, dans Garçon chiffon, le premier film du comédien Nicolas Maury. «Nous avons ce point commun de côtoyer des gouffres, dit l'acteur, son alter ego comique dans la série Dix pour cent. Et de jouer avec nos angoisses.»

Le pouvoir des mots
Elle confirme. Raconte que certaines situations pour d'autres banales, comme l'exercice promotionnel à la télévision, peuvent la plonger dans des affres. «Je sais déployer un discours, être inspirée, heureusement. Mais je peux aussi me bloquer, perdre mes mots, mes esprits, et… être paralysée. C'est très pénible. Il y a une année de ma vie, au collège, où je ne parlais quasiment plus…» Elle se tait. Rit soudain, comme pour reprendre son impulsion. «Bref, c'est vrai que dans la vocation d'acteur, il y a toujours la volonté d'être regardé. Mais il y a aussi les mots. Je trouvais magnifique d'incarner des textes, des choses qui sont dites, justement, pas comme dans la vie. Que ce soit du Claudel, du Marivaux, du Feydeau, tout à coup, comme dans le conte, ce ne sont plus des crapauds qui sortent de votre bouche mais des bijoux. Ça m'a sauvée de quelque chose. De l'angoisse dans laquelle on peut être, adolescente, face à l'existence.»
Petite fille casse-cou et « sans doute fatigante », elle aimait grimper aux arbres et courir pieds nus dans les vergers autour du lotissement pavillonnaire où elle a grandi, près d'Orléans. Son amie Léna Bréban, élève avec elle au lycée, se souvient d'une ado moins exubérante, «maquillage charbonneux façon The Cure, avec cet air un peu éteint qu'on se donne à cet âge». Enfant unique de parents qui se sont faits seuls, Laure Calamy descend de lignées pour qui la vie ne fut pas tendre. Côté paternel, le grand-père, médecin de campagne, meurt à 42 ans, laissant sa femme avec cinq enfants. Son père, qui deviendra aussi médecin, grandit en pension. Côté maternel, il y a le récit «mythique», rit-elle, des vingt-et-une grossesses de son arrière-grand-mère. «Elle a passé presque vingt ans de sa vie enceinte. C'était dans le milieu paysan, mon grand-père, son fils, a été valet de ferme à 7 ans.»

La rencontre avec Olivier Py
À la maison, la jeune Laure entend ses parents parler entre eux de soins et de patients - «mais jamais avec les noms, ils étaient très respectueux du secret médical». Son père dirige le service d'infectiologie de l'hôpital de La Source, à Orléans, au moment de l'épidémie du sida. Sa mère, psychologue, travaille avec lui «pour les malades, mais aussi pour les soignants». «Il y avait trop de choses à encaisser, la mort de gens jeunes, rongés à petit feu.»
Elle part à Paris à 18 ans avec l'intention de devenir comédienne, une vocation entrevue enfant – «un cours de théâtre, je n'y étais allée qu'une fois, mais ça m'avait tellement plu… j'étais heureuse» – confirmée au Festival d'Avignon devant La Servante, d'Olivier Py - «certains n'aiment pas sa démesure, moi, au contraire, c'est ce qui m'a décidée à faire ce métier».

Une bête de scène
Elle retrouve le metteur en scène en dernière année de ses études au Conservatoire de Paris, fait ses armes dans le théâtre jeune public, à l'assaut des salles communales avec Léna Bréban. «Il fallait la voir, raconte cette dernière, face à six cents gamins qui hurlaient de rire, subjugués. Elle les tenait tous, elle les emmenait très loin. C'est une bête de scène.» Dans la pièce Les Inséparables, créée par Léna Bréban, Calamy incarne un petit garçon. Lors des rencontres avec le public, en bord de plateau, elle enlève sa perruque, redevient femme, s'amuse de la déception ou au contraire de la joie provoquées. «Jouer, c'est être au-delà des genres. Ce n'est pas notre sexe qui nous définit, il faut arrêter de se caractériser par ça. On est tellement plus intéressants ailleurs.»

Un compagnon, guide de montagne
Plus jeune, elle a «dragué comme un homme, avec la liberté qu'on n'autorise qu'aux hommes». «C'est mon côté travelo», rit-elle, en citant son livre préféré, Orlando, de Virginia Woolf, l'histoire d'un jeune noble qui se réveille dans un corps féminin et fait l'apprentissage d'une condition sociale bien plus contrainte. Aujourd'hui, elle rejoint dès qu'elle peut son compagnon, guide de montagne, dans son mazet des Cévennes, où ils vivent sans eau ni électricité. Elle n'a pas d'enfant, et aimerait là aussi que cesse cette injonction aux femmes, même si elle adore ceux des autres et particulièrement son beau-fils et son filleul. «Les enfants, quand vous êtes avec eux, c'est une bulle, un shoot de ludisme, de temps présent. Où vous oubliez justement que l'idéal, pour la planète, serait de faire moins d'enfants…»

Deux autres films sortiront début 2023, Les Cyclades, de Marc Fitoussi, et Bonne conduite, de Jonathan Barré, avant Iris et les hommes, de Caroline Vignal. Elle reprend sa métaphore de la bulle pour parler des tournages qu'elle enchaîne, enjouée à profiter de l'engouement qu'elle suscite. «Il y a ce côté heureux du collectif, comme partir en troupe en tournée. On est dans ce monde qu'on crée tous ensemble.» La vie, en mieux.

photographie Luc Braquet

jeudi 2 février 2023

«La musique à programme, disait le maître, ces morceaux colorés du XIXe siècle ont été délaissés comme la peinture figurative ou le roman d'action pour une musique plus épurée, moins pittoresque. Et si, pour la peinture, la photographie a pris la place, si pour la littérature, le cinéma a pris la place, pour la musique, on se demande d'où vient ce mouvement du concret vers l'abstrait, car rien n'a remplacé ces morceaux où l'auteur précisait de quoi il s'agissait, les aventures de Sindbab le marin dans Shéhérazade, les scènes au bord du ruisseau de la Symphonie pastorale, rien ne les a remplacés si bien qu'on pourrait croire cette évolution inhérente à tout art, que l'art se donne pour objet de représenter le monde ou le décrire, puis dans un deuxième temps de se représenter lui-même. Ainsi la peinture parle de la peinture, la littérature de la littérature et la musique de la musique.»

Conversations avec le maître. Cécile Wajsbrot. Denoël (2007)

Quelques Éléments supplémentaires de la Société du Spectacle (56)

«La Jeune-Fille ne crée jamais rien, en tout, elle se récrée.»

Premiers matériaux pour la théorie de la jeune-Fille. Tiqqun. Mille et une nuit. (2001)