samedi 9 janvier 2016

Souvenir cinématographique ambré

«Est-ce tu sais, gentil jeune homme, a-t-il repris, comme s'il continuait son discours, est-ce que tu sais ce que c'est que la limite d'une mémoire d'homme sur cette terre ? La limite d'une mémoire d'homme, c'est juste que cent ans. Cent ans après sa mort, il y a encore ses enfants, ou bien ses petits enfants qui peuvent se souvenir de lui, ceux qui ont encore vu son visage, mais, ensuite, même si, son souvenir peut se prolonger, c'est juste des paroles, des pensées, parce qu'ils ont tous passé, ceux qui ont vu son visage vivant. Et l'herbe, alors, elle pousse sur son tombeau, au cimetière, sa blanche pierre, elle s'écaille, et tous les gens, l'oublient, et toute sa postérité, ils oublieront ensuite même jusqu'à son nom, parce qu'ils ne sont pas nombreux, ceux qui restent dans la mémoire des gens - et c'est tant mieux ! Tant mieux que vous m'oubliez, mes gentils, moi, même de ma tombe, je vous aime. J'entends, mes petits enfants, vos jolies voix gaies, j'entends vos pas sur les tombeaux de vos pères, le jour de leur fête ; vivez, en attendant, sous le soleil, vivez en joie, moi, je prie Dieu pour vous, je reviens vous voir dans une vision de nuit... pareil, même dans la mort, il y a l'amour !»

L'Adolescent. Fédor Dostoïevski. Actes Sud (1998)

mercredi 6 janvier 2016

«Peut-on se figurer, par exemple, que l'homme aura encore une âme, quand la biologie et la psychologie lui auront appris à la comprendre, à la traiter dans son entier ? Néanmoins, nous aspirons à ce moment ! Tout est là. Le savoir est une attitude, une passion. C'est même, au fond une attitude illicite : comme le goût de l'alcool, de l'érotisme ou de la violence, le besoin de savoir entraîne la formation d'un caractère qui n'est plus en équilibre. Il est tout à fait faux de dire que le chercheur poursuive la vérité, c'est elle qui le poursuit. Il subit.»

L'Homme sans qualités. Robert Musil. Éditions du Seuil (1956)
«Pour Adrien, elle était une associée de l'homme, sa joyeuse complice ou partenaire. Et beaucoup, beaucoup plus gracieuse que lui, en dépit de toutes les misères que cette passion comporte. Il la trouvait riche de couleurs, de lignes délicates, de formes voluptueuses, de finesse sensuelle. Elle était le joyau de l'existence du mâle. Celui-ci pouvait être bon, fort, viril, vaillant, mais il lui manquait la première qualité de l'être humain, en matière de sensualité : la grâce. Une femme passant près d'un homme, pouvait le rendre heureux et lui laisser un souvenir ineffaçable, rien qu'en le frôlant de sa grâce.»

La Maison Thüringer. Panaït Istrati. Éditions Gallimard (1969).

mardi 5 janvier 2016

«Intéressante conversation avec un certain Renard (?) sur l'art de la vannerie. Il doit se ronger les ongles atrocement, ses doigts m'ont paru raccourcis d'une phalange.
Va pour de l'osier. Mais comment nouer les brins ? S'ils tiennent par leur propre entrelacement, ce qui me semble possible, d'après les informations de ce gitan (il boit comme un trou), il faut supposer que la carapace de la conscience est rigidifiée par une tension. Intéressant. (On m'assure que  cet homme frustre joue admirablement de la guitare.)
Au Petit Saint-Benoît, poétique bouillon sis rue Saint-Benoît, j'ai dévoré un salé aux lentilles qui m'a laissé rêveur. On ne dira jamais combien l'art de la charcuterie constitue, avec la construction des cathédrales, la signature même du génie propre de la chrétienté. S'est-on jamais demandé comment s'était forgé le concept de pâté de tête ? Car une charcuterie de cette complexité ne peut simplement résulter d'un concours d'expériences ou d'un jeu d'intérêts. Le pâté de tête, c'est la réfutation radicale du pragmatisme anglais. Il relève de l'Esprit, un point, c'est tout. Et même du Saint-Esprit, sans qui personne n'aurait eu l'idée de lier le museau avec de la gelée.»

La Métaphysique du mou. Jean-Baptiste Botul. Mille et une nuits (2007)

vendredi 1 janvier 2016

«Euclide eut pour disciple Eubulide de Millet, qui trouva en dialectique plusieurs formes d'arguments : le menteur, le caché, l'Électre, le voilé, le sorite, le cornu, le chauve. Voilà comment en parle le poète comique :
Le disputeur Eubulide, qui poses des questions cornues
Et enroule les orateurs dans des trompeuses raisons,
S'en est allé avec la langue bèque de Demosthène.

Il semblait en effet que Démosthène ait été son élève et qu'il ait appris de lui à se débarasser de son impossibilité à prononcer les "r".»

Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres : Euclide. Diogène Laërce. Garnier-Frères (1965)
«Lorsqu'un héritage intellectuel comme celui d'Auguste Comte se présente avec plusieurs paliers, plusieurs étages, l'un noble et savant, le second déjà plus glissant et mystique etc., et avec des tas de marches, des tas de possibilités de communications entre ces étages, il est bien rare  de trouver des continuateurs ayant intégré l'héritage tel quel avec ses apparentes contradictions. Positivisme et occultisme en étroite proximité, fusionnés, synchroniques.»

Le XIXe siècle à travers les âges. Philippe Muray. Éditions Denoël (1999)

Quelques Éléments de la Société du Spectacle (11)

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« Comme autre côté de la déficience de la vie historique générale, la vie individuelle n'a pas encore d'histoire. Les pseudo-événements qui se pressent dans la dramatisation spectaculaire n'ont pas été vécus par ceux qui en sont informés ; et de plus ils se perdent dans l'inflation de leur remplacement précipité, à chaque pulsion de la machinerie spectaculaire. D'autre part, ce qui a été réellement vécu est sans relation avec le temps réversible de la société et en opposition directe au rythme pseudo-cyclique du sous-produit consommable de ce temps. Ce vécu individuel de la vie quotidienne séparée reste sans langage, sans concept, sans accès critique à son propre passé qui n'est consigné nulle part. Il ne communique pas. Il est incompris et oubliés au profit de la fausse mémoire spectaculaire du non-mémorable. »

La Société du spectacle. Guy Debord. Éditions Gallimard (1992)