mercredi 5 novembre 2014

«Personne n'atteint d'emblée à la frivolité. C'est un privilège et un art, c'est la recherche du superficiel chez ceux qui s'étaient avisés de l'impossibilité de toute certitude en ont conçu le dégoût : c'est la fuite loin des abîmes qui étant naturellement sans fond ne peuvent mener nulle part.»

Précis de décomposition. Emile-Michel Cioran. Gallimard Tel (1977)

mardi 4 novembre 2014

« Comme nous voyons des terres oisives, si elles sont grasses et fertiles, foisonner en cent mille sortes d'herbes sauvages et inutiles, et que pour les tenir en office, il les faut s'assujettir et employer à certaines semences, pour notre service. Et comme nous voyons, que les femmes produisent bien toutes seules, des amas et pièces de chair informes, mais que pour faire une génération bonne et naturelle, il les faut embesogner d'une autre semence : ainsi est-il des esprits, si on ne les occupe à certain sujet, qui les bride et les contraigne, il se jettent déréglés, par-ci, par-là, dans le vague champ des imaginations. »

Les Essais : De l'Oisiveté. Montaigne. Librairie Générale Française (2002)

lundi 3 novembre 2014


«Lake était né dans l'Ohio, avait étudié à Paris et Rome, enseigné en Equateur et au Japon. C'était un expert en art reconnu, et l'on se demandait, intrigué, pour quelles raisons, depuis dix hivers, Lake avait choisi d'aller s'enterrer à Saint-Bart'. Bien qu'il possédât le caractère morose du génie, il manquait d'originalité et il le savait ; ses peintures donnaient toujours l'impression d'être des copies merveilleusement intelligentes, bien qu'on ne pût jamais dire exactement la manière qu'il avait essayé de contrefaire. Sa connaissance approfondie de techniques innombrables, son indifférence aux "écoles" et aux "tendances", sa haine des charlatans, la conviction qu'entre une aquarelle prétentieuse d'hier, et, mettons, le néo-platonisme conventionnel ou le non-objectivisme banal d'aujourd'hui, il n'y avait aucune espèce de différence, et que rien à part le talent individuel n'avait d'importance, ces conceptions faisaient de lui un professeur peu ordinaire. Saint-Bart' n'était pas particulièrement satisfait ni des méthodes de Lake ni des résultats de celles-ci, mais on le gardait parce qu'il était élégant de compter au moins un phénomène dans les professeurs.»

PnineVladimir Nabokov. Editions Gallimard (1962)

dimanche 2 novembre 2014

Quelques Éléments de la Société du Spectacle (1)



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« Le caractère fondamentalement tautologique du spectacle découle du simple fait que ses moyens sont en même temps son but. Il est le soleil qui ne se couche jamais sur l'empire de la passivité moderne. Il recouvre toute la surface du monde et baigne indéfiniment dans sa propre gloire. »

La Société du Spectacle. Guy Debord. Éditions Gallimard (1992)
« L'homme connait aujourd'hui une condition difficile et navrante. Il est balancé au gré des vents, emporté comme un fétu de paille. La perversité de la notion de hasard majore sans [son] anxiété, devant les mystères toujours plus profonds et lointains de la nature. La religion offrait autrefois à ces maux une solution bénéfique. Aujourd'hui, plus rien.
Le mirage a disparu. L'homme se voudrait Dieu alors qu'il n'est qu'un homme.
La science ne résout rien.
La psychologie, dans sa diversité, n'explique pas tout. Elle est incapable de tenir ses promesses et ne peut contraindre le problème posé aux générations nouvelles. La cosmologie et la biologie scientifique en sont à leurs balbutiements. Ils entrebâillent seulement leurs portes, par lesquelles on voudrait en hâte tout engouffrer. L'humanisme scientifique, ayant l'homme pour objet, se voudrait dégagé des abstractions, et n'offre encore que des perspectives limitées.
Devant cette incertitude, l'amour est soumis à des variations. Rien que le doute, le mensonge, l'affabulation, le dégoût. L'amour s'est égaré, il a fait fausse route. Il est soi-disant sorti de l'ornière, alors qu'il a seulement quitté la tradition. Il n'est plus divin, il est devenu diabolique. »

La Sexualité dans le mariage. Docteur N.-H. Bernières. Agence Parisienne de Distribution. [1964]

samedi 1 novembre 2014

«Inamovible basse-taille des choeurs, il se trouve à l'Opéra, prêt à y devenir soldat, Arabe, prisonnier, sauvage, paysan, ombre, pat[t]e de chameau, lion, diable, génie, esclave, eunuque noir ou blanc, toujours expert à produire de la joie, de la douleur, de la pitié, de l'étonnement, à pousser d'invariables cris, à se taire, à chasser, à se battre, à représenter Rome ou l'Egypte ; mais souvent, in petto, mercier. A minuit, il redevient bon mari, homme, tendre père, il se glisse dans le lit conjugal, l'imagination encore tendue par les formes décevantes des nymphes de l'Opéra, et fait ainsi tourner, au profit de l'amour conjugal, les dépravations du monde et les voluptueux ronds de jambe de la Taglioni*.»

La fille aux yeux d'or. Honoré de Balzac. Librairie Générale Française (1972)

*Marie Taglioni (1804-1884) grande ballerine romantique