mardi 7 octobre 2014

«Je suis malade, au lit, dans la petite chambre. Une grippe, une angine ? Une vache aussi est malade dans l'étable. On fait venir le vétérinaire. Après qu'on est soigné la vache, le père Baptiste fait monter le vétérinaire dans ma chambre. Il est très grand et très mince, âgé de quarante-cinq ans à cinquante ans, avec sa petite moustache châtain. Il dit que ce n'est pas grave, après avoir regardé ma gorge et prit mon pouls. Il dit à Marie ce qu'il faut faire pour me soigner, puis on l'invite à boire un coup.»

Journal en miettesEugène Ionesco. Mercure de France (1967)

lundi 6 octobre 2014

«La plupart des gens en effet pensent que c'est leur enlever leurs richesses que de les en empêcher d'en faire étalage.»

Vies parallèles : Caton l'AncienPlutarque. Quarto Gallimard (2001)

dimanche 5 octobre 2014

Réminiscence personnelle (1)

«Plus il envoyait de vannes sales plus elles frétillaient, gloussaient ! Moi-même il me bluffait ce qu'il trouvait comme saloperies crues !
- Elles reviendront pas !
Mais si elles revenaient ! enchantées !
Il pouvait me reprocher mes yeux ! mes mains branleuses... Ah le bandit !... des pucelles plein son divan, parfaitement aimables et à poil... et pas des petites gredines morveuses pouilleuses ! Ah pas du tout !... Instruites ! Bonnes manières ! Avec femmes de chambre, autos, chevaux !... et en temps de guerre ! Au fou rire des sottises du Jules ! tortillantes ! pâmées ! et de ces tailles longues, souples nerveuses !... de ces détentes !... j'appréciais n'est-ce pas en médecin !... Des dermes impeccables ! des plans de chairs roses ou mats !... ces jeunesses !... Poser pour Jules à seize ans ! Je crois que tous les lycées y passaient... l'attirance de l'antre... Raspoutin ! Il les punissait ! Qu'elles étaient pas sages !»

Féerie pour une autre fois. Louis-Ferdinand Céline. Editions Gallimard (1995)

samedi 4 octobre 2014

Épiphanie artefactuelle (7)


La nuit

Caresse l'horizon de la nuit, cherche le cœur de jais que l'aube recouvre de chair. Il mettrait dans tes yeux des pensées  innocentes, des flammes, des ailes et des verdures que le soleil n'inventa pas. 
Ce n'est pas la nuit qui te manque, mais sa puissance.

Capitale de la douleur. Paul Éluard. Editions Gallimard (1929)

vendredi 3 octobre 2014

«- De tels hommes, repris-je, seront avides de richesses, à l'instar de ceux des constitutions oligarchiques. Ils développeront une adoration passionnée pour l'or et l'argent, encore qu'il s'agisse d'une adoration occulte, puisqu'ils posséderont des voûtes et des trésors cachés personnels, où ils les garderont secrètement ; ils auront également des maisons, dont l'enceinte leur servira de retranchement à la manière de niches privées, au sein desquelles ils consentiront des dépenses extravagantes pour leurs femmes et la foule de ceux qu'ils choisiront.
- Très juste, dit-il.
- Ils seront donc avares de leurs richesses, parce qu'ils les vénèrent et les possèdent en secret, tout en se montrant prodigues des richesses des autres, qu'ils convoitent. Ils jouissent en cachette de leurs plaisirs et cherchent à échapper aux lois comme des enfants cherchent à échapper à leur père, parce qu'il sont été éduqués sous la contrainte, et non par la persuasion, et cela en raison d'une part de leur négligence de la Muse véritable, la muse qui s'accompagne de discours argumentés et de la philosophie et d'autre part de la priorité qu'ils ont accordée à la gymnastique plutôt qu'à la musique.
- Tu décris une constitution politique, dit-il, qui est un mélange complet de bien et de mal.»

La République. Platon. Flammarion (2002)

jeudi 2 octobre 2014

Tentative d'autoportrait (6)

«Ça fait pas mal de temps que je suis né.
Ça fait, à la fois, très longtemps et ça fait très peu de temps. Je ne suis pas encore arrivé à comprendre ce qui m'est arrivé. Il me reste très peu de temps pour comprendre ce que je n'ai pas encore compris et je ne pense guère pouvoir y parvenir. Je ne suis point parvenu non plus à admettre l'existence et à m'admettre moi-même. Je ne vois rien au-delà de ces êtres et de ces choses qui m'entourent et qui me paraissent des énigmes, ou à peu près. Je m'entends difficilement avec les uns ou les autres, ou pas du tout, ou rarement, puisque je ne m'entends pas avec moi non plus. Les satisfactions que j'ai cherchées pour combler une vie, un vide, une nostalgie et que j'ai obtenues ont réussi parfois, mais si peu, à cacher le malaise existenciel. Elles m'ont distrait mais elles ne peuvent plus le faire. Les douleurs, chagrins, échecs, m'ont semblé toujours plus vrais que les réussites ou le plaisir. J'ai toujours essayé de vivre mais je suis passé à côté de la vie. Je crois que c'est ce que ressentent la plupart des hommes. Je n'ai pas su m'oublier. Pour m'oublier, il faut oublier non seulement ma propre mort, mais oublier que ceux que l'on aime meurent, et que le monde a une fin. L'idée de la fin m'angoisse et m'exaspère. Je n'ai été vraiment heureux que saoul. Hélas, l'alcool tue la mémoire et je n'ai gardé que des souvenirs brumeux de mes euphories. La vie est malheur. Cela ne m'empêche pas de préférer la vie à la mort, exister à ne pas exister, car je ne suis pas sûr d'être une fois que je n'existerai plus. exister étant la seule manière d'être que je connaisse, je m'accroche à cette existence, car je ne puis m'imaginer, hélas, une manière d'être hors de l'existence.»

Journal en miettes. Eugène Ionesco. Mercure de France (1967)

mercredi 1 octobre 2014

«Il faut dire à l'éloge de Laurence et Joan, que l'un et l'autre commencèrent bientôt à apprécier Pnine à sa valeur exclusivement pninienne, et cela en dépit du fait qu'il se manifestait plus comme esprit frappeur que comme locataire. Il fit quelque chose d'irrémédiable à son nouveau radiateur, et, sombrement, déclara que ça n'avait pas d'importance et que, bientôt, ce serait le printemps. [...] Il menait une intrigue passionnée avec la machine à laver de Joan. Bien qu'il lui fût défendu d'en approcher, on l'y reprenait vingt fois par jour. Rejetant toute prudence et tout respect humain, il l'alimentait de tout ce qui était à sa portée, son mouchoir, les torchons de cuisine, un tas de shorts et de chemises apporté en contrebande depuis sa chambre, pour le simple plaisir de regarder par le hublot ce qui semblait être la culbute sans fin d'une bande de dauphins atteints de tournis. Un certain dimanche, se croyant seul, il n'avait pu résister, et, par pure curiosité scientifique, avait tendu à la puissante machine une paire de souliers de toile à semelles de caoutchouc, tachés par l'argile et l'herbe, pour qu'elle jouât avec ; les souliers s'étaient mis en marche, avec un affreux bruit arythmique, pareils à une armée sur un pont, ils étaient revenus semelles en moins, et Joan avait surgi de son petit salon de derrière l'office, et s'était écriée avec tristesse : "Encore Timofei ?" Mais elle lui avait pardonné, et elle aimait rester assise en sa compagnie, devant la table de la cuisine, à manger des noix ou à boire du thé.»

PnineVladimir Nabokov. Editions Gallimard (1962)