« Le plus jeune se mit à chanter et sa voix, s'élevant lentement au-dessus des rumeurs de la foule, fit entendre un chant d'une beauté inattendue. Les paroles appartenaient probablement à une langue étrangère, Thomas en comprit d'abord si peu le sens qu'il crut écouter une mélodie dont la musique tenait lieu de mots. C'était un chant heureux et doux où les sons, dans leur succession rapide, ne s’effaçaient pas tous, quelques-uns continuant à durer et, sans se fondre avec les notes nouvelles, restant indifférents à la suite de la modulation. Cette singularité qu'on était tenté d'expliquer par l'acoustique de la salle, mais que Thomas attribuait à la mémoire vocale du chanteur, ne créait aucune cacophonie et finissait par transformer entièrement la mélodie, qui, au commencement, gracieuse et légère, devenait d'une gravité et d'une tristesse poignantes. Les colonnes de sons paraissaient entourer le chanteur et le séparer à jamais de la foule, le mettant au centre d'un triple péristyle qu'il ne pouvait lui-même ébranler sans péril. »
Aminadab. Maurice Blanchot. L'imaginaire Gallimard (1942)
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