samedi 4 juillet 2026

« Dès que cette instance qui distribue les récompenses est créée deux classes (au sens non pas social, mais logique du terme) en découlent -autrement dit : deux ensembles. Le petit nombre de ceux qui ne sont pas dupes, et refusent ces récompenses phantasmatiques qui ne sont rien d'autre que du vent, et le grand nombre de ceux qui les acceptent. 
D'un côté donc, quelques irréductibles cédant sans cesse à leurs "esprits animaux" (on les appelait au XVIIIe siècle des "scélérats"). De l'autre, une multitude (the others qu'on désignait au XVIIIe siècle sous le nom "d'honnêtes gens") groupant ceux qui présentent la caractéristique d'obéir à la loi contre cette récompense imaginaire (se croire vertueux), quitte à se punir dès qu'ils la transgressent -que ce soit en réalité ou seulement en esprit.

[...]

Or -c'est là où Mandeville va un cran plus loin que Freud -il postule qu'il existe, en plus, une troisième classe. Elle se situe par-delà la division en deux classes séparant ceux qui n'obéissent qu'à leurs désirs animaux de ceux qui obéissent, ou tentent d'obéir à la loi. Ce troisième groupe, faible en nombre, est constitué des pires d'entre les hommes (the very worst of them). On les appellerait aujourd'hui des pervers. Ils ne disent ni "non" à la loi (comme les scélérats de la basse classe), ni "oui" (comme ceux de la classe haute), mais "oui" et "non" - au sens où leur "non" peut vouloir dire "oui" et leur "oui" parfois "non". Ils simulent l'abnégation en parlant comme ceux qui obéissent à la loi et dissimulent leurs désirs insatiables tout en cherchant à les assouvir comme ceux qui désobéissent. Une stratégie qui contribue à leur invisibilisation. »

 Baise ton prochain : l'histoire souterraine du capitalisme. Babel. Dany-Robert Dufour. (2019)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire