dimanche 27 juin 2021

Réminiscence personnelle (49)

 «Peter donc, devait soigneusement dissimuler devant son père son goût tout juvénile de la moquerie et de la plaisanterie ; il ne l'en possédait pas moins, et le professeur Lindner sentait souvent le souffle de l'esprit malin autour de lui sans pouvoir situer le venimeux fantôme. De sorte que le père, tout en tenant son fils en respect d'un regard impérial, le redoutait secrètement, crainte qui n'allait pas sans évoquer un indéfinissable rien qui avait flotté entre les époux lorsque la rondelette Mme Lindner était encore de ce monde. Être maître chez soi, déterminer l'esprit de son foyer et savoir sa famille autour de soi comme un jardin paisible où il avait planté ses principes était aux yeux du professeur une des conditions indispensables de la satisfaction.»

L'Homme sans qualitésRobert Musil. Éditions du Seuil (1956)

Visionnage domestique parisien (90)

Alliance cherche doigt. Jean-Pierre Mocky (1997)

Visionnage domestique parisien (89)

 

Glissements progressifs du plaisir. Alain Robbe-Grillet (1974)

samedi 19 juin 2021

 «De jeunes Parisiennes, pensez-vous, cela se presse, cela chante toujours avant que le soleil ne soit levé, comme les merles. Mais nos filles lorraines, ah ! combien réfléchies, combien sages ! Ma mère défunte, trois ans avant ses épousailles -oui trois ans !- disait à notre grand-oncle le doyen de Mondreville : "- Je ne marierai jamais qu'avec Gilbert le tonnelier, ou pas !" (Feu mon père était tonnelier.) Et lui, Gilbert, n'en savait rien ; elle n'avait seulement jamais osé le regarder en face, sainte fille de Dieu ! Mais ils ont fait de bons époux, à la vie et à la mort, jusqu'au bout, parce que la racine était profonde ; la racine avait poussé longtemps sous terre avant que la tige n'eût fleuri. Ainsi Dieu veut qu'on l'aime. Puisse-t-on dire de vous : " Qu'elle est bonne, et douce et gaie ! Qu'on est aise de l avoir ! qu'elle donne le goût de bien faire ! Puissiez-vous être déjà toute à Notre-Seigneur que personne ne sache  encore en quelles mains vous êtes tenues

La joieGeorges Bernanos. Le Livre de poche (1960)

«Quand un homme est arraché à la confusion des intentions intelligentes qui l'embarrassent de milles objets étrangers, quand il est transporté pour quelques instants dans un état de désintéressement absolu, par exemple quand il écoute la musique, il rejoint presque l'état des fleurs sur lesquelles passent la pluie et les rayons du soleil.»

L'homme sans qualitésRobert Musil. Editions du Seuil (1956)

mercredi 16 juin 2021

«Il faut distinguer  : d'abord, une excitation physique de l'ordre des excitations épidermiques, qu'on peut provoquer pour le seul plaisir, sans aucun assaisonnement moral, en dehors même de tout sentiment. Ensuite d'ordinaire, des mouvements affectifs, sans doute étroitement liés à l'expérience physique, mais en ce sens seulement qu'ils se retrouvent identiques, avec de légères variantes chez tous les individus ;  ces grands moments de l'amour, leur automatisme  et leur uniformité me les feraient attribuer plutôt à la mécanique corporelle qu'à l'âme.»

L'homme sans qualitésRobert Musil. Editions du Seuil (1956)

dimanche 13 juin 2021

Réminiscence personnelle (48)

 «Marie m'aimait, et je l'aimais, mais nous ne donnions pas à notre sentiment le doux, le redoutable nom d'amour. Et peut-être n'était-ce pas le redoutable nom d'amour. Et peut-être n'était-ce pas non plus exactement de l'amour, bien que cela fût cela aussi. Qu'était-ce ? Au juste qu'était-ce ? C'était assurément une grande chose, une noble chose : une merveilleuse tendresse et un immense bonheur. Je veux dire un bonheur sans mélange, un pur bonheur, ce bonheur-là même que le désir ne trouble pas encore. Oui, le bonheur plus que l'amour peut-être, bien que le bonheur n'aille pas sans amour, bien que ne pusse tenir la main de Marie sans frémir, bien que je ne pusse sentir ses cheveux m'effleurer sans secrétement m'émouvoir. En vérité, un bonheur et une chaleur ! Mais peut-être est-ce cela justement l'amour. Et certainement c'était l'amour comme des enfants le ressentent ; et nous étions encore des enfants !

[...]

je m'en souviens avec une poignante douceur, je m'en souviens et j'y rêve, j'y rêve avec une mélancolie inexprimable, parce qu'il y eut là un moment de mima jeunesse s'embrasait d'un feu que je ne devais plus retrouver er qui, maintenant, a charme doux-amer des choses à jamais enfuies.»

L'enfant noir. Camara Laye. PLon (1953)