Le blog-note d'Aimable Lubin : extension du domaine radiophonique des Muses galantes et de la Petite Boutique Fantasque
jeudi 30 juin 2016
Convergence facile
dimanche 26 juin 2016
«Le désir est un souhait irraisonné, à quoi sont subordonnées les affections suivantes : indigence, haine, rivalité, colère, amour, ressentiment et emportement. L'indigence est un désir qui vient de ce que nous n'avons pas ce que nous voulons, et que nous cherchons sans cesse à l'avoir ; la haine est le désir qu'il arrive du mal à autrui et que ce mal dure et croisse ; la rivalité est un désir provenant d'un choix à faire ; la colère est un désir de punir celui qui paraît nous avoir injustement fait du tort ; l'amour est un désir qui ne vient jamais aux philosophes, car c'est une tentative pour s'unir à quelqu'un à cause de sa beauté ; le ressentiment est une colère vieillie cherchant avec soin une vengeance, comme le montre les vers suivants :
Si vraiment tout un jour il a contenu sa bile,
Il n'en aura pas moins ensuite du ressentiment, jusqu'à ce qu'elle éclate enfin
l'emportement, enfin, est une colère naissante.»
Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres : Zénon. Diogène Laërce. Garnier-Frères (1965)
samedi 25 juin 2016
«Puis le théâtre, en de nombreuses et faciles glissements, préservé en son propre espace, traverserait une improbable succession de nuits, de jours ; tandis que de nouveaux spectateurs assisteraient, selon des rites prévisibles, à une représentation de la pièce excédant les trois actes, ou plus, s'y ajouteraient à leur insu devant de tels décors que plusieurs théâtres, les uns construits pour pallier les nécessaires imperfections des autres, ne sauraient plus fixer l'illusion d'un lieu unique, non extensible. Ils s'égareraient en d'inutiles variantes. Comme s'ils n'étaient que des touristes amenés devant telles ruines d'un monument ancien, il y imagineraient des mystères à jamais dérobés à leur curiosité.»
Les aventures d'une jeune fille. Jean-Edern Hallier. Éditions du Seuil (1963)
«Vous remarquerez qu'il y a toujours deux prostituées en attente au coin de la rue des Dames. Elles tiennent ces quelques heures épuisées qui séparent le fond du jour au petit matin. Grâce à elles la vie continue à travers les ombres. Elles font la liaison avec leur sac à main bouffi d'ordonnances, de mouchoir pour tout faire et les photos d'enfants à la campagne. Quand on se rapproche d'elles dans l'ombre, il faut faire attention parce qu'elles n'existent qu'à peine ces femmes, tant elles sont spécialisées, juste restées vivantes ce qu'il faut pour répondre à deux ou trois phrases qui résument tout ce qu'on peut faire avec elles. Ce sont des esprits d'insectes dans des bottines à boutons.»
Voyage au bout de la nuit. Louis-Ferdinand Céline. Éditions Gallimard (1952)
vendredi 24 juin 2016
L'Éblouissement des prémisses (incipit 20)
«Mais je sens toujours ton baiser sur mes lèvres - voilà sans doute la pire des banalités, mais c'est comme ça et je suis assez vieille pour ne pas être obligée de craindre les banalités. Assez vieille et assez amoureuse - outre tout ce que nous nous sommes dit en rapport avec nous, je suis également amoureuse - et je m'en aperçois sur mes vieux jours avec un étonnement un peu amusé mais comme tout le monde n'a rien de crédible, je prends au moins ça pour argent comptant. Tu n'as qu'à faire de même. Si j'avais tendance à dramatiser, je deviendrais fataliste et je croirais que notre relation a quelque chose d'inéluctable, mais je ne suis pas fataliste et je me dis donc simplement que Dieu est puissant et que sa volonté soit faite - surtout lorsqu'elle correspond si parfaitement à ce qui m'est agréable.»
Pas dans le cul aujourd'hui. Jana Černá. Éditions La contre allée (2014)
jeudi 23 juin 2016
«Mais, même en dehors de cela, il ne cessait de se passer des choses qu'on mettait toujours quelques temps à définir, de sorte que tous ces événements, comme un roulement de tambour, semblaient précéder au fond des âmes quelque chose d'encore invisible. Pour la première fois, les télégraphistes des postes royales-impériales firent la grève, sous une forme extraordinairement inquiétante qui fut intitulée "résistance passive" et consistait simplement en ceci qu'ils observèrent tous avec la plus grande exactitude les consignes de service : il apparut que l'exacte observance des règlements paralysait le travail plus rapidement que l'anarchie la plus effrénée ne l'eut jamais pu.»
L'Homme sans qualités. Robert Musil. Éditions du Seuil (1956)
mercredi 22 juin 2016
«Au début de mon premier semestre à l’école Skinner, ma maîtresse s’appelait Mrs Deway. C’était une lointaine parente de l’amiral Deway, héros de Manille. J’étais bon élève, studieux, mais
sans vouloir nuire à personne, ni penser à mal, j’étais quand même un peu trop
bizarre, et faisait dans la salle de classe des bruits bizarres, avec ma
bouche, mon nez, et ma gorge, ce qui irritait fort tous les autres élèves,
filles et garçons. Je pensais, moi, qu’ils trouveraient ces bruits
amusants ! Qu’ils riraient ou poufferaient, au lieu de quoi ils me
lançaient des regards insolents, et haineux. Certains ont dit alors que si je
n’arrêtais pas ces bruits, ils s’occuperaient de moi après les cours et à plusieurs. Cela accompagné des regards les
plus haineux et les plus noirs. Je les ai mis au défi. Au bout de
plusieurs mois ce comportement a fini par causer mon renvoi de l’école. Les
autres élèves étaient content car ces bruits stupides les avaient vraiment
irrités et poussés à bout. En vérité, ils n’aimaient pas du tout ce concert
idiot. Quelques-uns d’entre-eux ont essayé de me rosser mais je savais me
défendre avec le grand bâton que j’avais toujours avec moi. Et cela donnait de
bons résultats. Ma maîtresse avait dit qu’ils n’avaient rien fait de tel, et
que c’était la classe la mieux élevée à laquelle elle ait jamais enseignée. Si
j’avais été renvoyé, c’est que je les avait vraiment ennuyés. Je ne sais, ni ne
me rappelle combien de temps je suis resté sans aller à l’école, après avoir
été renvoyé, mais lorsque l’un de mes prêtres m’y a ramené en leur demandant de
me redonner une chance, l’administrateur ou le directeur m’a autorisé à
revenir. Mais elle m’a averti très sèchement, et non sans colère que si je me
livrais encore à ces bruits, je serai renvoyé pour de bon. Comme j’avais
complétement oublié, et que je ne me souvenais pas des bêtises que j’avais
faites, je n’ai pas compris pourquoi elle me parlait sur un ton si mauvais. J’aurai volontiers protesté mais le père Minet, m’a
lancé un regard qui me signifiait clairement d’être prudent. Cependant, j’ai
réintégré l’école, je ne me souvenais toujours pas de ce que j’avais fais
d’incorrect la première fois. Mais croyez moi, le ciel le sait bien, j’étais à
présent l’un des élève le plus sage. »
L’Histoire de ma vie. Henry Darger. Aux forges de Vulcain (2014)
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