lundi 29 juin 2015

Quelques Éléments de la Société du Spectacle (5)


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« Chaque marchandise déterminée lutte pour elle-même, ne peut pas reconnaître les autres, prétend s'imposer partout comme si elle était la seule. Le spectacle est alors le chant épique de cet affrontement, que la chute d'aucune Illion ne pourrait conclure. Le spectacle ne chante pas les hommes et leurs armes, mais les marchandises et leurs passions. C'est dans cette lutte aveugle que chaque marchandise, en suivant sa passion, réalise en fait dans l'inconscience quelque chose de plus élevé ; le devenir-monde de la marchandise, qui est aussi le devenir-marchandise du monde. Ainsi, par une ruse de la raison marchande, le particulier de la marchandise s'use en combattant, tandis que la forme-marchandise va vers sa réalisation absolue. »

La Société du SpectacleGuy Debord. Éditions Gallimard (1992)

samedi 27 juin 2015

Épiphanie artefactuelle (14)


L'arbre 
S'enracine dans la terre.

Le poème s'enracine
Dans ce qu'il devient.»

Art poétiqueGuillevic. Editions Gallimard (1989) 
«Le soir, nous nous retrouvions à l'apéritif, les dernières corvées effectuées, avec un agent auxiliaire de l'Administration, M. Tandernot qu'il s'appelait, originaire de La Rochelle. S'il se mêlait aux commerçants, Tandernot, c'était seulement pour se faire payer l'apéritif. Fallait bien. Déchéance. Il n'avait pas du tout d'argent.  Sa place était aussi inférieure que possible dans la hiérarchie coloniale. Sa fonction consistait à diriger la construction de routes en pleines forêts. Les indigènes y travaillaient sous la trique des miliciens évidemment. Mais comme aucun Blanc ne passait jamais sur les nouvelles routes que créait Tandernot et que d'autre part les Noirs leur préféraient aux routes les sentiers de la forêt, pour qu'on les repère le moins possible à cause des impôts, et comme au fond elles ne menaient nulle part les routes de l'Administration à Tandernot, alors elles disparaissaient sous la végétation fort rapidement, en vérité d'un mois sur l'autre, pour tout dire.
"J'en ai perdu l'année dernière pour 122 kilomètres ! nous rappelait-il volontiers ce pionnier fantastique à propos de ses routes. Vous me croirez si vous voulez !..."

Voyage au bout de la nuitLouis-Ferdinand Céline. Editions Gallimard (1952)
«Le trait dominant chez les chefs, autant que j'ai pu voir, c'est la paresse, fruit du pouvoir absolu. Faire travailler les autres, faire surveiller le travail, faire juger les surveillants, et même le travail fait, tel est le métier de chef. Par exemple celui qui ordonne de creuser un abri, en tel lieu, ne saura jamais qu'on a rencontré du roc et usé des pioches ; il n'y pense même point. Et cette méthode, qui rend ingénieux, patient et obstiné celui qui exécute, produit les effets contraires en celui qui l'ordonne, car il n'exerce jamais contre le roc, ni contre l'eau ; il s'exerce seulement contre l'homme ; mais, par l'institution militaire, la discussion n'étant pas permise, et la révolte étant punie de mort, il n'y a point de vraie résistance ; le moyen est simple et toujours le même ; aussi fait-il des esprits enfants. Ainsi la volonté, l'esprit d'observation et de vigilance, le jugement enfin se retirent de ceux qui ordonnent. De là des erreurs incroyables, et qui même accablent l'esprit, tant qu'on ne remonte pas aux causes.»

Mars ou la guerre jugéeAlain. Editions Gallimard (1936)

Sixième partie des Talens réunis, le 11 avril 2015 à la salle Molière de Launaguet, à l'occasion des 10 ans et un peu plus des Muses galantes.

jeudi 25 juin 2015

«Lui, caressait et entrouvrait avec ses deux parties charnues (très charnues même), chez nos deux siblings passionnés) le rideau souple de la noire chevelure (quand elle rejetait la tête en arrière, ses cheveux lui tombaient plus bas que les reins) et cherchait à se frayer un passage jusqu'au splenius tiède encore de la chaleur du lit.»

Ada ou l'ardeurVladimir Nabokov. Librairie Arthème Fayard (1975)

mardi 23 juin 2015

L'Éblouissement des prémisses (incipit 3)

«La vie de l'oncle Dimi et des siens n'était qu'une sorte d'esclavage déguisé en liberté. Tous le produit de leur travail était absorbé par les dettes éternelles au propriétaire du terrain et à l'État : pour eux le beau froment, le meilleur maïs, le lait de la vache, les oeufs et les poules. Pour les habitants de la chaumière, la soupe à l'eau, les haricots, et une mamaliga* de mauvaise qualité.
Cette vie rendait les gens méchants. Oncle Dimi se saoulait le dimanche et battait sa femme qui, de peur, allait se cacher chez les voisins. Et tout prétexte lui était bon. Rien que pour sa lenteur à allumer le feu, l'oncle, à grands coups de bottes, jetait sa femme la tête en avant dans les cendres de l'âtre. Alors la vieille mère se fâchait, prenait la cobilitza et allongeait à son fils quelques bons coups, qu'il encaissait en riant.
"Ivrogne !... Tant que vous êtes amoureux vous tirez une langue d'une aune pour avoir la jeune fille et quand vous l'avez, ce n'est plus qu'une chienne !..."»

Codine. Panaït Istrati. Le Quadrige d'Apollon P. U. F. (1964)

*La mamaliga est le pain du paysan roumain