mardi 29 avril 2014

Projet Poubelle-bis (12)

«Te rappelles-tu, dit soudain la femme, ce soir récent où tu m'as embrassée en sachant que quelque chose nous séparait ? Une idée m'était venue à cet instant-là, une idée sans aucune importance, mais qui n'était pas toi, et cela me fit mal soudain de savoir qu'elle ne pouvait être toi. J'étais incapable de te le dire, de sorte que d'abord je souris de toi, de savoir que tu l'ignorais en croyant être tout près de moi, puis je n'ai plus voulu te le dire et j'ai été fâchée de voir que tu ne le sentais pas tout seul, de sorte que tes caresses ne me trouvaient plus. Je n'osais pas te prier de me laisser, puisqu'en réalité ce n'était rien, qu'en réalité j'étais près de toi ; et pourtant c'était là, c'était comme une ombre indistincte, l'idée que je pouvais être loin de toi, sans toi. T'est-il arrivé aussi de sentir soudain toutes les choses se dédoubler, pleines et sûres comme on sait qu'elles sont et en même temps pâles, douteuses, effrayées comme si l'autre les considérait en cachette et déjà d'un oeil étranger ? J'aurais voulu te prendre, te ramener de force à moi, puis te repousser et me jeter à terre, à l'idée que cet instant avait été possible....
- Etait-ce donc le jour où... ?
- Oui, le jour où je me suis mise soudain à pleurer sous toi ; tu as cru que c'était par un désir trop intense de faire pénétrer mon coeur plus profond que le tien. Ne sois pas fâché, il fallait que je te le dise, et je ne sais pourquoi, ce n'était qu'une imagination, mais si pénible : je crois que c'est cela qui ma rappelé G. Qu'en penses-tu ?
L'homme avait posé sa cigarette et s'était levé. Leurs regards s'agrippèrent l'un à l'autre; et ils eurent cette oscillation crispée du corps que l'on voit à deux acrobates debout côte à côte sur une corde.» 

Noces. Robert Musil. Editions du Seuil [1972]

dimanche 27 avril 2014

«XXXIII.2 Mais les Thessaliens et les alliés surpassèrent dans leurs décrets tous les honneurs  que l'on peut rendre à la vertu d'un homme, et leur deuil mit encore plus en lumière la gratitude qu'ils éprouvaient pour le héros. Ceux qui avaient assisté à l'événement sans quitter leurs cuirasses, sans détacher leurs chevaux, ni panser leurs blessures, dès qu'ils apprirent sa mort, se précipitèrent, dit-on encore tout chauds du combat et tout armés, devant son cadavre, comme s'il était encore conscient. Ils entassèrent autour de lui les dépouilles des ennemis, rasèrent la crinière de leurs chevaux et se rasèrent eux-mêmes la tête. Beaucoup d'entre eux, en regagnant leurs tentes, n'allumèrent pas de feu et ne préparèrent pas de repas. Dans tout le camp régnaient le silence et l'abattement : on aurait dit qu'au lieu de remporter la plus éclatante et la plus grande des victoires, ils avaient été vaincus et asservis par le tyran. De toutes les cités, à mesure que la nouvelle y parvenait, arrivaient les magistrats, accompagnés des éphèbes, des enfants et des prêtres, pour recevoir le corps : ils apportaient des trophées des couronnes et des armures en or. Au moment où l'on allait procéder aux funérailles, les Thessaliens les plus âgés s'avancèrent et demandèrent aux Thébains la permission de l'ensevelir de leurs mains.»

Vies parallèles : Pelopidas. Plutarque. Quarto Gallimard (2001)
«Honoré lecteur, pardonnez-moi, les affaires du Congo s'arrangent, un peu, empochées les hausses, toutes pleurées les baisses, les enfilées malades au lit, mais aux feuilles, quelle disette de copies !... les journalistes sont à l'affût, raniment, tisonnent les plus évaporés ragots... sautent cravacher leurs vieilles vedettes qu'elles viennent glapir n'importe quoi, secouer la saison, cette torpeur des bars, les casinos à la faillite sous cette pluie qui ne finit pas... moi-même ici si effacé, ne pensez pas qu'on me laisse tranquille, achever tel, miteux pacifique, mes très difficiles derniers jours... foutre que non ! en voilà une  !... en voici un ! en voici dix !... et quelles questions !...»

Rigodon. Louis-Ferdinand Céline. Gallimard (1969)

samedi 26 avril 2014

«Elle lui affirme "...non, c'était la première fois... vous m'avez pris la main si délicatement que j'en étais presque bouleversée. Mais vous ne l'avez pas gardée, et à peine avais-je pu, avant que vous ne l'ayez lâchée, m'apercevoir que vous l'aviez prise... comme en songe. Le salon avait disparu... il disparaît, il fait presque nuit... vous me demandez où nous sommes... comme j'avoue mon ignorance, vous prétendez que nous sommes dans un désert immense...", et lui "il y a beaucoup de déserts dans le monde, en Afrique, en Arabie... et ailleurs, que sais-je ?...", elle "c'est ce que vous affirmiez... en faisant tourner, à nouveau le globe, vous affirmiez que nous tombions toujours dans un désert... nous avons joué trois ou quatre fois ainsi, jusqu'à ce que où les mers, les continents aux trois quart effacés, ne semble plus vous intéresser comme avant, et que vous quittiez le salon.. mais vous aviez raison... je vous voyais marcher dans un désert, sur des dunes aux courbes flottantes, d'un jaune gris de sable et de poussière confondus... Vous avanciez difficilement en trébuchant parfois."»

Les Aventures d'une jeune fille. Jean-Eden Hallier. Editions du Seuil (1963)

Projet Poubelle-bis (11)

«Dans la nuit molle ils eurent une joie à double soc. Alors ils savent ce qu'est le monde pour deux hommes en mouvement.
Bénin roule à gauche, Broudier à droite. Voilà qu'il n'y a plus ni droite, ni gauche. Il y a le côté Bénin et le côté Broudier. 
Le monde se divise en deux parts : celle qui est au-delà de Bénin et dont il est responsable ; celle qui est au-delà de Broudier et qui dépend naturellement de lui.
Mais de Bénin à Broudier un espace  se réserve, hors du monde.»

Les Copains. Jules Romains. Gallimard  (1922)

jeudi 24 avril 2014


Projet Poubelle-bis (10) : années-brouillard

«Il ne me tombait rien, il n'y avait pas du tout d'à coup, sinon que je m'étais assoupie, jouissance et peine mêlées, dans une espèce d'habitude, si inconfortable fût-elle ; je passais des limites, une de plus ; et avec cet exercice je croyais en être quitte, comme un catholique avec la messe dominicale. J'avais, chemin faisant, oublié ce que je savais au départ : que tout cela était inutile mais avec Renaud dormir n'était pas facile : il réveille au fer rouge : lui, durant que je lui sacrifiais tout, continuait de sombrer comme si je ne sacrifiais rien.
Je trouvais dans ce plus-rien-à-perdre l'audace qui me manquait depuis longtemps. Je dis en tremblant : "Pourquoi n'essaies-tu pas de te faire désintoxiquer ?" Puis j'attendis qu'il s'en fût chercher sa brosse à dents et me quittât.
"C'est beau la neige, dit-il. c'est blanc. Vous êtes tous bien bons. Comme si l'alcool était une cause : on l'ôte du bonhomme et fini. Et qu'est-ce que tu crois qu'on retrouve ? Un bonhomme qui va boire, ma jolie, ou son fantôme. Sois donc logique. Fais moi retourner dans le ventre de ma mère. Je ressors tout pur tout blanc comme la première fois. Je marche. Je vois le monde. Et voilà. Mais vous : vous vous comportez comme si ce truc-là était un accident ; l'occasion, l'entraînement : on l'a poussé dans une cuve, et depuis le pauvre.... J'étais seul, mon minet, ce jour-là, seul comme un lampadaire, et sain d'esprit. En possession de toutes mes facultés, qui sont grandes comme tu sais. C'est le jour le plus clair de ma vie. Comme aujourd'hui. Il ne neigeait pas ; il faisait un grand soleil magnifique. Et crois-le bien, je ne regrette même pas : comment regretter la logique ? J'ai ouvert l'oeil. Depuis j'essaie de le refermer. Je ne peux pas. C'est pas me désintoxiquer qu'il faut c'est me crever les yeux. Tu vois je te donne même le truc.
- Ce n'est pas possible. Je ne veux pas ! Je ne veux pas que tu te perdes comme ça."
Je suis prise de fureur. Fureur imbécile. Mais puisque être intelligent ne sert à rien ! J'attrape la bouteille et je l'envoie contre la porte de la salle de bains; Le verre aussi, et tous les verres que je trouve je les jette à terre. Je cherche les bouteilles, comme autant d'ennemis. Je casse celle d'eau de Cologne, celle d'éther. Cette fois c'est de la folie, je ne peux plus supporter un liquide dans un flacon, il y a longtemps que je les hais. Renaud me regarde tranquillement, et quand j'ai fini :
"Tu es con, me dit-il. Con et inutile. Perdus nous sommes tous. Pas perdu c'est encore plus bête. Toi, par exemple tu n'es pas perdue. Tu te retrouves toujours : imperturbablement tu jouis. J'ai tort de dire que ça ne sert à rien  : ça sert à te faire jouir. Tu n'es qu'un con, c'est ce que je disais, un joli con ma foi, et qui aime à se faire pourlécher. Suffisait de déclencher la mécanique, le puritanisme de Madame qui bloquait l'ouverture, la gangue pudique autour du diamant et voilà ouverte la grotte aux trésors, pleine de cris et de somptueuses liqueurs. J'ai déblayé et prospecté un con, ce qui entre nous est plus calé que l'Himalaya, qu'ils disent ce qu'ils veulent, j'ai planté dedans mon beau drapeau ce qui vaut bien celui d'une nation, revêtu de mes armes, verge de sable sur fond de gueules et le travail fini, qu'est-ce que j'ai conquis, un con, et qui a gagné, toi : tu aimes ça, et voilà même que tu en redemandes.»

Le Repos du Guerrier. Christiane Rochefort. Editions Bernard Grasset (1958)