mercredi 6 août 2025

Visionnage domestique toulousain (252)


 
  
Le deuxième acte. Quentin Dupieux (2024)

«Le film repose sur un dispositif qui combine et recombine les composantes d’un casting étoilé : quatre acteurs jouant des acteurs (Léa Seydoux, Raphaël Quenard, Louis Garrel et Vincent Lindon) sont embarqués dans une comédie méta, réalisée par une intelligence artificielle et rythmée par de longues séquences exploitant les possibilités offertes par cette distribution. Ironie de Dupieux, qui fait ici la satire des I.A. : on pourrait quelque part réduire le scénario à une suite algorithmique – Quenard/Garrel ; Seydoux/Lindon ; réunion des quatre puis Seydoux/Quenard et Garrel/Lindon ; et enfin Lindon/Quenard et Seydoux/Garrel. Sauf que, comme l’annonçait la première scène, un petit caillou va dérégler (en partie) cette horlogerie trop parfaite : la présence d’un figurant, joué par un acteur moins connu (Manuel Guillot).
Cette mise en abyme permet à Dupieux de s’amuser avec ses comédiens, mais aussi de creuser son sujet préféré, à coups de longs travellings en plan-séquence : l’emboîtement du réel et de la fiction, la distorsion d’un univers sans qualités (ici, un restaurant perdu sur une route) qui devient l’estrade d’un théâtre de l’absurde. « La réalité, c’est la réalité ! » conclut le personnage de Florence (Seydoux), là encore de manière ironique : regarde-t-on des personnages ou des acteurs ? Où est le réel ? Le film brouille soigneusement les cartes, notamment par l’entremise du personnage de Guillaume, campé par un Vincent Lindon jouant un Vincent Lindon plus Vincent Lindon que Vincent Lindon – entre références à ses convictions politiques, ses tics ou encore sa « carrière américaine » avortée (le rôle refusé pour Inglourious Basterds de Tarantino). Dans le dénouement, alors que Guillaume finit sa journée de travail, il adopte pourtant un nouveau costume complètement à rebours de la persona lindonienne – jusqu’à se coller une fausse moustache, dans un écho probable à La Moustache d’Emmanuel Carrère. Autrement dit, tomber le masque implique d’en endosser un nouveau ; au sein de la triple mise en abyme (Lindon interprète un personnage, un acteur jouant dans un film dans un film, puis un acteur une fois le tournage terminé), c’est le « vrai » qui paraît le plus faux.
La réalité, justement
Que nous raconte Dupieux par cet embranchement d’astuces ? Que s’il mélange persona et rôles de composition pour noyer le poisson, la fiction, ça reste de la fiction, et que le réel, ça reste du réel ; il est peine perdue de vouloir discerner, dans les dialogues de l’un ou l’attitude de l’autre, la trace d’un acte tangible qui serait jugeable ou condamnable. C’est là que l’affaire se complique terriblement, dans la manière dont le film joue avec roublardise de la mise à bas du quatrième mur. Dès la première discussion entre Willy (Quenard) et David (Garrel), le premier se hasarde à des phrases de comptoir sur les « travelos », les handicapés ou les homosexuels, devant son partenaire de jeu qui, en jetant des petits regards vers la caméra, fait part de sa profonde gêne : ça ne se dit plus tout ça aujourd’hui, et puis on nous regarde, enfin. On voit où le film veut en venir, jusqu’à une scène dont la désinvolture laisse coi. Alors que Willy, le nez en sang, est aidé par Florence dans les toilettes du restaurant, le premier tente soudainement, sans que sa collègue ait manifesté la moindre marque de désir à son égard, de l’embrasser. L’actrice recule, le regarde durement, et lui balance qu’elle pourrait le « canceler » au regard de ce qu’il a fait.»
 
Josué Morel. Critikat

«Être conscient = être au sein d'un ensemble de relations. L'objet que l'on fixe du regard est, tout au plus, à demi conscient. Seules les relations qui s'y rattachent produisent l'expérience consciente -et c'est déjà, en fait, le connaître-
Considérer = analyser et synthétiser. Souvent, l'on se contente de jeter un coup d'oeil, d'écouter vaguement.»

Journaux. Robert Musil. Seuil (1981)

Visionnage domestique toulousain (251)

 
L'étrange affaire Angelica. Manoel de Oliveira (2010)
 
«Oliveira compose le film comme on peint un tableau : il est habité de symboles, de métaphores. Sa conception du cinéma n’est pas celle de la captation, mais bel et bien celle de l’écriture. Lâchant des figures (un mendiant, des travailleurs, un oiseau, un groupe d’enfants) dans le film comme autant d’énigmes, le cinéaste nous laisse le soin d’interpréter, de recouper, d’échafauder des théories – »
 
Théo Ribeton. Critikat

lundi 4 août 2025

«Vous êtes accusé de sexisme, de misogynie, d'insulte aux femmes, de calomnie à l'encontre des femmes, de diffamation des femmes, et de séduction cruelle, délits qui font tous l'objet de peines extrêmement sévères. Les gens de votre espèce ne peuvent espérer la moindre bienveillance s'ils sont reconnus coupables d'avoir infligé aux femmes d'immenses souffrances et une extrême humiliation -une humiliation à laquelle ce n'est que maintenant qu'elles échappent, grâce aux efforts inlassables de tribunaux tels que celui-ci.»

Tromperie. Philip Roth. Gallimard (1994)

samedi 2 août 2025

 

J’ai passé beaucoup de temps à Naples cet été-là. J’adore l’énergie de cette ville. Les Napolitains ont une façon de vivre très différente de tout le reste de l’Italie. Les bords de mer sont très populaires, pas du tout snobs ou bourgeois. Sur les plages, il y a les mamas, les jeunes, les vieux, tout le monde se mélange.
Mais, quand on dépasse le petit port de Mergellina, il commence à y avoir des bains privés, c’est-à-dire des plages dont l’accès est réservé. En entrant dans le club, cela permet d’avoir une cabine de bain, un parasol… C’est une sorte de communauté.
Ce jour-là, en me promenant, je suis passé devant un de ces clubs, dont on apercevait l’entrée depuis la route: il y avait une grande esplanade, des colonnes et derrière, la mer. Tout d’un coup, je vois cette fille, appuyée sur une colonne. Je rebrousse chemin – j’avais déjà fait 200 mètres –, et je la vois: les bras derrière le dos, elle portait un maillot de bain noir, une pièce, elle avait les cheveux noirs.
C’était pour moi l’incarnation de la beauté absolue, la beauté napolitaine. En plus, elle portait un maillot qui est, dans mon esprit, typique du cinéma italien. Les actrices que j’adorais avaient souvent des maillots de bain noirs une pièce: Claudia Cardinal dans ‘La fille à la valise’ ou encore Silvana Mangano…
Mon cœur s’est mis à battre et je me suis vraiment dit qu’elle m’appelait, qu’il se passait quelque chose de fort. J’empoigne mon appareil – à l’époque, j’avais un Canon en plastique, autofocus, pour amateur. Et je me dis, allez, hop, fonce.
Je ne regarde même pas le gardien à l’entrée, qui ne me dit rien d’ailleurs. Je devais être tellement sûr de moi! Je me dirige vers cette fille et, en avançant, je me dis que je suis dingo, je me demande ce que je vais lui dire… Elle, elle continue à me regarder et, à cet instant, je pense qu’elle a compris que ce moment était important et qu’elle allait me l’offrir.
Je me suis approché d’elle et je lui ai dit: ‘Tu sei bella.’ C’est complètement idiot… Mais bon… je ne savais pas quoi dire d’autre.
Finalement, je fais ma photo, je tourne la tête et je m’aperçois qu’à côté, il y a son groupe de copines qui regarde la scène et elles se mettent toutes à rigoler. On se marre ensemble. Rien à voir avec le moment précédent, presque mélancolique.
Dans cette photo, je crois que la fille me donne son adolescence perdue, ce moment où elle va devenir une femme. C’est une photo troublante.

Claude Nori

vendredi 1 août 2025

Quelques Éléments supplémentaires de la Société du Spectacle (85)

«Il existe entre les Jeunes-Filles une communauté de gestes et d'expression qui n'est pas émouvante.»
 
Premiers matériaux pour la théorie de la jeune-FilleTiqqun. Mille et une nuit. (2001)
 
photo de Louise Brooks

«On voudrait savoir quel est celui des deux sexes qui ait plus de raison de s'intéresser à l’œuvre de chair par rapport au plaisir qu'il ressent à l'exercer. On a toujours dit que c'est le féminin. Homère a fait naître une dispute entre Jupiter et Junon ; Theresias, qui avait été  femme, prononça une sentence vraies, mais qui fait rire, parce qu'il semble qu'on ait mis les deux plaisirs sur une balance. Une raison sommaire a fait dire aux praticiens que le plaisir de la femme doit être plus grand, puisque la fête se fait dans sa propre maison, et cette raison est très plausible, car avec toute sa commodité, elle n'a besoin que de laisser faire ; mais ce qui rend la vérité palpable à un esprit physicien est que si la femme n'avait pas plus de plaisir que l'homme, la nature ne l'intéresserait pas à l'affaire plus que lui ; elle n'aurait pas plus de besogne que lui, et plus d'organes ; car, quand ce ne serai que cette bourse qu'elles ont entre l'intestin rectum et la vessie, qu'on appelle matrice, et qui est absolument une partie étrangère à son cerveau, et par conséquent indépendante de la raison, il est certain qu'on peut bien concevoir la possibilité de la naissance de l'homme sans qu'un mâle l'ait semé, mais jamais sans qu'un vase  l'ai contenu et réduit en état de pouvoir résister à l'air avant que de sortir à la lumière.»

Histoire de ma vieJacques Casanova de Seingalt. Bouquins Robert Laffont (2006)