lundi 8 mai 2017

«Mais il semble que ce bien être psychique et bourgeois ait reposé sur des bases précises et nullement éternelles. On nous explique aujourd'hui qu'alors il existait d'immenses surfaces cultivables et d'autres richesses naturelles dans le monde, dont il fallait d'abord prendre possession ; qu'il y avait des peuples de couleur, sans défense, qui n'avaient pas été pillés (la violence étant compensée, se disait-on, par le don de la civilisation) ; qu'il y avait aussi des millions d'hommes blancs qui devaient payer,sans pouvoir se défendre, les fruits du progrès industriel et commercial (mais on rassurait sa conscience avec la certitude pas tout à fait injustifiée qu'après cinquante ou cent ans de progrès continuel, les déshérités auraient une situation meilleure qu'avant le déshéritement). En tous cas, la corne d'abondance d'où débordait la réussite physique et intellectuelle était si profonde, si inépuisable, qu'elle demeurait invisible, ne laissait que l'impression de croissance dans tous les domaines. Aujourd'hui, il est absolument impossible de faire comprendre à quelqu'un combien il était alors naturel de croire à la durée de ce progrès, de voir dans la réussite et dans l'esprit quelque chose qui, comme l'herbe, se propage partout où on ne l'a pas arraché volontairement.»

L'Homme sans qualitésRobert Musil. Editions du Seuil (1956)

dimanche 7 mai 2017

Convergence canine

CitadelleAntoine de Saint-Exupery. Gallimard (1959)

Eblouissement des prémisses (incipit 28)

«Il a cinquante ans. Il est général en chef de l'artillerie de l'armée d'Italie. Il réside à Milan. Il porte une tunique au col et au plastron brodés de dorures. Il a soixante ans. Il surveille des travaux d'achèvement de la terrasse de son château. Il est frileusement enveloppé d'une vieille houppelande militaire. Il voit des points noirs. Le soir il sera mort.»

Les Géorgiques. Claude Simon. Les éditions de Minuit (2006)

samedi 6 mai 2017

«Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
Hommes de pays loin
Cobayes des colonies
Doux petits musiciens
Soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d’Aubervilliers
Brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
Ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
Au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
Embauchés débauchés
Manœuvres désœuvrés
Polacks du Marais du Temple des Rosiers
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
Pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère
Rescapés de Franco
Et déportés de France et de Navarre
Pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
La liberté des autres.

Esclaves noirs de Fréjus
Tiraillés et parqués
Au bord d’une petite mer
Où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
Qui évoquez chaque soir
Dans les locaux disciplinaires
Avec une vieille boîte à cigares
Et quelques bouts de fil de fer
Tous les échos de vos villages
Tous les oiseaux de vos forêts
Et ne venez dans la capitale
Que pour fêter au pas cadencé
La prise de la Bastille le quatorze juillet.

Enfants du Sénégal
Dépatriés expatriés et naturalisés.
Enfants indochinois
Jongleurs aux innocents couteaux
Qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
De jolis dragons d’or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
Qui dormez aujourd’hui de retour au pays
Le visage dans la terre
Et des hommes incendiaires labourant vos rizières.
On vous a renvoyé
La monnaie de vos papiers dorés
On vous a retourné
Vos petits couteaux dans le dos.

Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
Vous êtes de sa vie
Même si mal en vivez
Même si vous en mourez.»

Grand bal du printemps. Jacques Prévert. Gallimard (1992)

vendredi 5 mai 2017

Quelques Éléments supplémentaires de la Société du Spectacle (11)


«Le capitalisme a véritablement créé des richesses, car il en a trouvé là où l'on n'en voyait pas. C'est ainsi qu'il a, par exemple, créé la beauté, la santé ou la jeunesse en tant que richesses, c'est-à-dire en tant que qualités qui vous possèdent.»

Premiers matériaux pour une théorie de la jeune filleTiqqun. Mille et une nuits (2001)

dimanche 23 avril 2017

Réminiscence personnelle (25)

«Les voisins dont me sépare la cloison font d'autre part l'amour tous les deux jours avec une frénésie dont je suis jaloux. Quand je pense que pour moi cette sensation est plus faible que celle de boire un verre de bière fraîche, j'envie ces gens qui peuvent pousser des cris tels que la première fois j'ai cru à un assassinat. Mais bien vite le cri de la femme repris une octave plus bas par l'homme, m'a rassuré sur ce qui se passait. [...] Je serais désolé que Madame votre mère m'attribuât tout ce boucan, qui doit être entendu jusqu'à des distances aussi grandes que ce cri des baleines amoureuses que Michelet montre dressées comme les deux tours de Notre-Dame. [...] Je vous prie réhabilitez-moi auprès de Madame votre mère pour l'amour et pour le piano. Je ne connais que l'asthme. [...]»

Lettre de Marcel Proust à Jacques Pore. Vente Jean Bonnat, le 26 avril 2017