mercredi 19 octobre 2016

«Luz me raconte un de ses rêves "en deux tableaux", oui, un diptyque, elle s'amuse à filmer l'interprétation que j'en fais. L'idée de stocker des archives m'est venue peu à peu, quand j'ai été sûr que personne n'écoutait plus personne, ne se souvenait de rien, ne faisait plus attention à rien. Que sommes-nous ? Où irons-nous ? Qui serons-nous ? Inapparences, apparences, désapparences... Y aura-t-il encore une transmission ? Par où passera-t-elle ? Les gestes amoureux ? Vieilles marques animales toujours fraîches ?»

La Fête à Venise. Philippe Sollers. Éditions Gallimard (1991)

mardi 18 octobre 2016

«Il avait été fidèle à la devise ancestrale : "Belle santé est domaine hérité." A cinquante ans, il ne se rappelait avoir vu fuir et s'amenuiser devant le chariot qui le transportait qu'un seul corridor d'hôpital (et deux pieds impeccablement chaussés de blanc, qui s'éloignaient avec légèreté). Cependant, il remarquait à présent que des fissures fourchues furtivement mais fréquemment lézardaient le mur de son bien-être physique, comme si l'inévitable décomposition lui dépêchait, à travers le temps terne et statique, ses premiers émissaires.»

Ada. Vladimir Nabokov. Librairie Arthème Fayard (1975)
«Il est sur la terre deux races d'homme. La première -d'un nombre étouffant- se contente d'assouvir les besoins élémentaires de l'existence. Les préoccupations matérielles, les soucis familiaux bornent son champ. L'amour parfois y projette son ombre, mais strictement égoïste et ramené à l'échelle du reste.
L'autre race, quoique soumise au joug de la faim, du plaisir charnel et de la tendresse porte plus loin et plus haut son ambition. Pour s'épanouir et simplement pour respirer, elle a besoin d'un climat plus beau, plus pur et spirituel. Il lui faut dénouer les limites ordinaires, exalter l'être au-delà de lui-même, le soumettre à quelque grande force invisible et le hausser jusqu'à elle. La pauvreté de l'homme la blesse, la désespère. L'inaccessible seul attire comme le rachat et la victoire sur l'humaine condition.»

Mermoz. Joseph Kessel. Éditions Gallimard (1938)

dimanche 16 octobre 2016

«Comme nous lisions nombre de journaux cochons à notre hôtel, on en connaissait des trucs et des adresses pour baiser à Paris ! Faut bien avouer que c'est amusant les adresses. On se laisse entraîner, même moi qui avais fait le passage des Bérésinas et des voyages et connu bien des complications dans le genre cochon, la partie des confidences ne me semblait jamais tout à fait épuisée. Il subsiste en vous toujours un peu de curiosité de réserve pour le côté du derrière. On se dit qu'il ne vous apprendra plus rien le derrière, qu'on a plus une minute à perdre à son sujet, et puis on recommence encore une fois cependant rien que pour en avoir le coeur net qu'il est bien vide et on apprend tout de même quelque chose de neuf à son égard et ça suffit pour vous remettre en train d'optimisme.
On se reprend, on pense plus clairement qu'avant, on se remet à espérer alors qu'on espérait plus du tout et fatalement on y retourne au derrière pour le même prix. En somme, toujours des découvertes dans un vagin pour tous les âges.»

Voyage au bout de la nuitLouis-Ferdinand Céline. Éditions Gallimard (1952)
«[...] il accompagna partout Anaxarque, au point de le suivre chez les gymnosophistes de l'Inde et les mages, d'où il a tiré sa philosophie si remarquable, introduisant l'idée qu'on ne peut connaître aucune vérité, et qu'il faut suspendre son jugement, comme nous l'apprend Ascanios d'Abdère. Il soutenait qu'il n'y avait ni beau, ni laid, ni juste, ni injuste, que rien n'existe réellement et d'une façon vraie, mais qu'en toute chose les hommes se gouvernent selon la coutume et la loi. Car une chose n'est pas plutôt ceci que cela. Sa vie justifiait ses théories. Il n'évitait rien, ne se gardait de rien, supportait tout, au besoin d'être heurté par un char, de tomber  dans un trou, d'être mordu par des chiens, d'une façon générale ne se fiant à rien à ses sens. Toutefois, il était protégé par ses gens qui l'accompagnaient.

Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres : PyrrhonDiogène Laërce. Garnier-Frères (1965)

Eblouissement des prémisses (incipit 27)

«Mais j'aimerais également faire observer qu'en tant que poète, je connais la bêtise de plus longue date encore, et je dois dire qu'il m'est plus d'une fois arrivé d'entretenir avec elle des rapports confraternels ! Car à peine la poésie a-t-elle ouverts les yeux d'un homme, celui-ci se voit confronté à une multitude de formes de résistance qu'on aurait grand peine à caractériser : qu'elles se manifestent chez des individus, ainsi qu'on le voit par exemple dans la noble attitude d'un professeur d'histoire littéraire qui, à l'aise avec des cibles fort lointaines, manque son tir d'une façon désastreuse quand il s'agit du présent ; ou qu'elles soient aussi diffuses que l'air qui nous entoure, comme dans les cas de l'altération du jugement critique par l'esprit mercantile depuis que Dieu, dans sa bonté si impénétrable, a également accordé la parole humaine aux personnages de cinéma.»

De la bêtise. Robert Musil. Editions Allia (2015)

jeudi 13 octobre 2016

«D'ordinaire, les souvenirs vieillissent avec les êtres, expliqua-t-il, et les épisodes les plus passionnés, avec la perspective du temps, prennent un côté comique, comme si on les apercevait à travers quatre-vingt-dix-neuf portes ouvertes les unes derrière les autres. Mais quelquefois, lorsque les souvenirs étaient liés à des sentiments très intenses, ils ne vieillissent pas et tiennent accrochés à eux-mêmes des couches entières de l'être.»

L'Homme sans qualitésRobert Musil. Éditions du Seuil (1956)