mercredi 21 janvier 2015

«Je l'avais déjà dit, certaines première fois ne comptent que comme approche et répétition générale d'une deuxième fois qui devient la vraie première, tandis que d'autres premières fois le sont pleinement.»

L'Amant en culottes courtesAlain Fleischer. Éditions du Seuil (2006)

Talens réunis (25)


«A Mesdames *** qui demandoient des caleçons pour monter à l'âne

Quand sur un âne autrefois on montoit
En arrivoit ce qui pouvoit,
Il étoit des chutes heureuses,
Chacun alors en profitoit,
Et telle de nos promeneuses
Sait fort bien ce qu'il en coûtoit.
Dites-moi de quoi l'on s'avise,
Quelle mauvaise invention
D'augmenter de précautions.
Et n'est-ce pas traîtrise,
En cavalcade ainsi qu'en rendez-vous,
De se cuirasser en dessous ? 
Est-il juste de bonne foi
Qu'à moi-même on s'adresse ?
Et quelle maladresse
De vous fournir des armes contre moi ?
Du moins faut-il bien que je sache
Ce dont il est question,
Et j'y mets la condition
De me montrer ce qu'on veut que je cache.»


Oeuvres badines du Comte de Caylus avec figures[Anne-Claude-Philippe de Tubières-Grimoard de Pestels de Levis]. Visse (1787)

mardi 20 janvier 2015

«La légion de Saint-George s'éloigne peu de la région lilloise. La Convention a fini par se ranger aux arguments du colonel noir et lui confie des incursions dans les avant-postes, au cours desquelles de nombreux engagements ont lieu avec des troupes ennemies. Généralement, le régiment opère scindé ; une partie reste à Lille et poursuit son instruction tandis que Saint-George se débat pour trouver chevaux, munitions et vivres. L'autre effectue des opérations à cheval en Belgique. Il est devenu inutile de rallier le Hollande. Après plusieurs erreurs tactiques majeures, Dumouriez, qui avait forcé la main au pouvoir politique en envahissant les Pays-Bas, est très lourdement vaincu à Neervinden. Il est contraint de se replier en France. Pour la Convention, mieux vaut attendre que l'ensemble des troupes du Nord se regroupe autour de Lille avant d'envisager une contre-attaque. La légion de Saint-George reste donc, en appui, pour éviter que la retraite de Dumouriez ne se transforme en débandade.»

Monsieur de Saint-George : le nègre des Lumières. Alain Guédé. Actes Sud (1999)

lundi 19 janvier 2015

«Déprimé, défabriqué, décoqueliné. Vous comprenez : les usines de l'usure, les chats à ressorts, les calvaires automatiques, les fausses petites métamorphoses, la terre monocluaire, le vacarme et l'horreur des grandes cités, l'électrocité, l'Astranautique ; le monde moderne. Je fuis pour retrouver la terre natale, congénitale des oliviers.»

Journal en miettesEugène Ionesco. Mercure de France (1967)

dimanche 18 janvier 2015

«Ah pardon ! l'harmonie du monde est pas du tout ce qu'on imagine... je vois, je regarde rutiler des mecs qui mériteraient cent potences pour les pillages, saloperies, vols qu'ils m'ont fait subir... plus les calomnies !... et si ça tient le haut du pavé ! si c'est révéré, comblé, rutilé, milliardaire, glorieux ! cette queue qu'ils ont dans leurs salons, d'adorateurs, de nuit, de jour ! qu'ils n'en peuvent plus !...»

Féerie pour une autre fois. Louis-Ferdinand Céline. Editions Gallimard (1952)

vendredi 16 janvier 2015

«Bouvard et Pécuchet ou la mortification obsédée de tous dans la tragédie contemporaine des dédoublements. La dépression, la crise, la terreur actuelle sur tous les fronts, l'angoisse dans toutes les têtes, les diverses peurs modernes, post-modernes, post-post-modernes n'ont pas d'autres origines que ce syncrétisme invisible, spontanément et innocemment planétaire, né dans la soufflerie gigantesque du 19e et poussé jusqu'à nous, agrandi, répandu, diffusé, pulvérisé, en suspension dans notre air, persistant comme notre dernière croyance possible, la solution religieuse finale de l'ère de la fin...»

Le XIXe siècle à travers les âgesPhilippe Muray. Editions Denoël (1999)

lundi 12 janvier 2015

Talens réunis (24)


«Ce fut au temps que la plus agréable saison de l'année habille la campagne de ses livrées, qu'une femme arriva dans Tolède, ville d'Espagne, la plus ancienne et la plus renommée. Cette femme était belle, jeune artificieuse et si ennemie de la vérité, qu'il se passait des années entières sans que cette vertu parût une fois seulement dans sa bouche ; et ce qui est de plus merveilleux, c'est qu'elle ne s'en trouva jamais mal ; au moins ne s'en plaignait-elle jamais, aussi mentait-elle quasi toujours avec succès ; et il n'y a rien de plus vrai qu'une bourde de sa façon a quelquefois mérité l'approbation des plus sévères ennemis du mensonge. Elle en pouvait fournir les poètes et les astrologues les plus achalandés ; et enfin cette grâce naturelle fut telle que, jointe à la beauté de son visage, elle lui acquit en peu de temps des pistoles à proportion de ses attraits. Ses yeux étaient noirs, vifs, doux, bien fendus, braves de la dernière bravoure, quoique grands, fanfarons, convaincus de quatre ou cinq meurtres, soupçonnés de plus de cinquante qui n'étaient pas encore bien vérifiés, et pour les misérables qu'ils avaient blessés, le nombre ne s'en pouvait compter ni même imaginer. Jamais on ne s'habilla mieux qu'elle ; la moindre épingle, attachée de sa main, avait un agrément particulier. Elle ne prit jamais avis de personne sur sa coiffure, et son seul miroir était tout à la fois son Conseil d'État, de Guerre et de Finance. Ô la dangereuse femme à voir ! puisqu'on ne pouvait s'empêcher de l'aimer, et qu'on ne pouvait l'aimer longtemps et être longtemps à son aise.»

Les Hypocrites. Paul Scarron. Mille et une nuits (2005)