dimanche 11 janvier 2015

«Le prolétariat tient pour l'humanité contre les pouvoirs ; cela est à considérer. Et cela fait voir que la première éducation n'importe pas tant que le métier pour former l'esprit. Il est clair que le prolétaire, en ses études, n'a point participé aux humanités. Ses maîtres non plus. Bien mieux l'enseignement primaire se trouve être, par l'effort continu des pouvoirs, le plus strictement national et le plus strictement civique. Remarquons qu'il est en même temps étranger à toute religion, ce qu'on ne pourrait point dire de l'enseignement classique ; car, par les poètes et penseurs de tous les temps, ce dernier enseignement apporte toutes les formules traditionnelles de la théocratie, resserrées, touchantes et fortes. Par là sans doute les faibles influences des deux enseignements se trouvent à peu près équivalentes pour orienter les opinions proprement politiques, l'une moderne et résultant de l'humanité telle qu'elle est devenue, l'autre surtout historique et ressuscitant les lentes préparations. Par ces deux méthodes, et en leur supposant la plus grande efficacité, le prolétaire est mieux assuré de l'état présent, et le bourgeois est plus pieux à l'égard du passé.»

Mars ou la guerre jugéeAlain. Editions Gallimard (1936)


samedi 10 janvier 2015

«Deux caractéristiques distinguaient Leonard Blorenge du Département de Langue et Littérature françaises ; il détestait la littérature et il ne savait pas le français. Ce qui ne l'empêchait pas de parcourir des distances formidables pour assister à des réunions de professeurs de langues modernes, où il faisait étalage de son ignorance comme s'il se fût agi d'une lubie majestueuse, et il repoussait avec de grandes saillies d'humour franc-maçonnique robuste, toute tentative dans les subtilités du parley-voo

PnineVladimir Nabokov. Editions Gallimard (1962)

Dix ans, et un peu plus, de Muses galantes : images animées (3)

Pour le vibrant court-métrage Pas ce soir ! qui devait ouvrir la Nuit galante de 2007,  cliquez sur le lien ci-dessous :

http://jeanetjeannepatin.tumblr.com/post/109481549521/bluette-delicieusement-misogyne-de-ruthene-sith


vendredi 9 janvier 2015

Bien entraînés au désir par quelques heures à l'Olympia chaque semaine, nous allions en groupe faire une visite à notre lingère-gantière-libraire, Mme Herote, dans l'impasse des Beresinas, derrière les Folies-Bergères, à présent disparue, où les petits chiens venaient avec leurs petites filles en laisse, faire leurs besoins.
Nous y venions nous, chercher notre bonheur à tâtons, que le monde entier menaçait avec rage. On en était honteux de cette envie-là, mais il fallait bien s'y mettre tout de même ! C'est plus difficile de renoncer à l'amour qu'à la vie. On passe son temps à tuer ou à adorer  en ce monde et cela tout ensemble. "Je te hais ! Je t'adore ! " On se défend, on s'entretient, on repasse sa vie au bipède du siècle suivant, avec frénésie, à tous prix, comme si c'était formidablement agréable de se continuer, comme si ça allait nous rendre au bout du compte, éternels. Envie de s'embrasser malgré tout, comme on se gratte.»

Voyage au bout de la nuitLouis-Ferdinand Céline. Editions Gallimard (1952)

dimanche 4 janvier 2015

«Toutes les voies sont bonnes. En tous cas, toutes sont connues, analysées, expliquées : nous les avons là, devant nous, sur un plateau, comme des pâtisseries. On peut, soit vivre pour soi-même dans la liberté, car chacun vaut bien l'autre, et j'ai autant le droit de profiter de l'existence ; avec tous les risques que cela encourt, bien entendu, car si on a le droit d'abandonner l'autre, on accepte difficilement qu'un autre vous abandonne ; soit renoncer à soi-même, ne vivre que pour l'autre, vouer sa vie au bonheur des autres ; soit être tout à fait indifférent, ne rien demander à soi-même et vivre dans une sagesse neutre ; soit vivre n'importe comment, au gré des vents, sans plus se poser de questions d'aucune sorte ; soit ne plus supporter l'existence et se suicider. Toutes ces méthodes sont valables. Il s'agit d'en suivre une jusqu'au bout. Il faut n'en choisir qu'une.»

Journal en miettesEugène Ionesco. Mercure de France (1967)

jeudi 1 janvier 2015

«Il [Flaubert] a pourtant très souvent le coup d'oeil extra-lucide. Même dans ses lettres quelquefois ça saute comme une particule de lumière échappée à la méditation d'un de ses romans. Exemple : "La torpeur moderne vient du respect illimité que l'homme a pour lui-même. Quand je dis respect, non, culte, fétichisme. Le rêve du socialisme, n'est-ce pas de pouvoir faire asseoir l'humanité, monstrueuse d'obésité, dans une niche toute peinte en jaune, comme les gares de chemin de fer, et qu'elle soit là à se dandiner sur ses couilles, ivre, béate, les yeux clos, digérant son dîner et faisant sous elle ? -Ah je ne crèverai pas sans lui avoir craché à la figure de toute la force de mon gosier." Ainsi fera-t-il, poursuit-il, "la seule protestation morale de mon époque"...

Le XIXe siècle à travers les âgesPhilippe Muray. Editions Denoël (1999)
«Car, me disais-je tout en modérant mes passions par le tabac, passe pour obéir ; si j'obéis volontairement, je ne suis plus esclave ; voilà une pensée qui me relève et sauve l'énergie en même temps que l'ordre. Mais nos brillants messieurs ne s'en tiennent pas à commander ; ils s'appliquent à mépriser ; par mille détails d'intonations et d'attitude, par une furieuse colère et sans précaution, comme celle que l'on exerce seulement contre les choses dans l'ordinaire de la vie. Il est toujours sous-entendu, en ces coutumes militaires, et même il est souvent exprimé ceci : Vous n'êtes rien; votre effigie humaine est effacée à mes yeux ; vos opinions et vos affections ne sont rien pour moi ; et vos discours surtout mesurés et sages, ne sont qu'un bruit importun.»

Mars ou la guerre jugéeAlain. Editions Gallimard (1936)