« Or, ayant entendu dire que les écrivains se plaisent auprès des femmes pour se documenter, se faire raconter des histoires d'amour, elle redevenait maintenant avec moi simple cocotte pour m'intéresser.
Elle me racontait : « Tenez, une fois il y avait un homme qui s'était toqué de moi et que j'aimais éperdument aussi. Nous vivions d'une vie divine. Il avait un voyage à faire en Amérique, je devais y aller avec lui. La veille du départ, je trouvai que c'était plus beau de ne pas laisser diminuer un amour qui ne pourrait pas rester toujours à ce point. Nous eûmes une dernière soirée où il était persuadé que je partais, ce fut une nuit folle, j'avais près de lui des joies infinies et le désespoir de sentir que je ne le reverrais pas. Le matin même j'étais allée donner mon billet à un voyageur que je ne connaissais pas. Il voulait au moins me l'acheter. Je lui répondis : “Non, vous me rendez un tel service en me le prenant, je ne veux pas d'argent.” »
Puis c'était une autre histoire : « Un jour j'étais dans les Champs-Élysées, M. de Bréauté, que je n'avais vu qu'une fois, se mit à me regarder avec une telle insistance que je m'arrêtai et lui demandai pourquoi il se permettait de me regarder comme ça. Il me répondit : “Je vous regarde parce que vous avez un chapeau ridicule.” C'était vrai. C'était un petit chapeau avec des pensées, les modes de ce temps-là étaient affreuses.
Mais j'étais en fureur, je lui dis : “Je ne vous permets pas de me parler ainsi.” Il se mit à pleuvoir. Je lui dis : “Je ne vous pardonnerais que si vous aviez une voiture. – Eh bien, justement j'en ai une et je vais vous accompagner. – Non, je veux bien de votre voiture, mais pas de vous.” Je montai dans la voiture, il partit sous la pluie.
Mais le soir, il arrive chez moi. Nous eûmes deux années d'un amour fou.
Venez prendre une fois le thé avec moi, je vous raconterai comment j'ai fait la connaissance de M. de Forcheville. Au fond, dit-elle d'un air mélancolique, j'ai passé ma vie cloîtrée parce que je n'ai eu de grands amours que pour des hommes qui étaient terriblement jaloux de moi. Je ne parle pas de M. de Forcheville, car au fond c'était un médiocre et je n'ai jamais pu aimer véritablement que des gens intelligents. Mais, voyez-vous, M. Swann était aussi jaloux que l'est ce pauvre duc ; pour celui-ci je me prive de tout parce que je sais qu'il n'est pas heureux chez lui.
Pour M. Swann, c'était parce que je l'aimais follement, et je trouve qu'on peut bien sacrifier la danse et le monde et tout le reste à ce qui peut faire plaisir ou seulement éviter des soucis à un homme qui vous aime. Pauvre Charles, il était si intelligent, si séduisant, exactement le genre d'hommes que j'aimais. » Et c'était peut-être vrai. »
Le temps retrouvé. Marcel Proust. GF Flammarion (1987)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire