samedi 31 janvier 2026

Musique à Toulouse (25) avec Laurie au Capitole (25 janvier 2026)


 La Passagère, un opéra
Jean-Christophe Le Toquin
Témoigner entre histoire et mémoire
 
L’opéra La Passagère de Mieczyslaw Weinberg (1919-1996), achevé en 1968, n’a jusqu’à aujourd’hui guère plus été mis en scène que L’Empereur de l’Atlantis. Il a été donné pour la première fois en 2006 en Russie, mais seulement en version de concert, et représenté pour la première fois sur scène à Bregenz en Allemagne en 2010. Il a été monté pour la dernière fois à Londres au Coliseum, en septembre 2011, par David Pountney et l’orchestre de l’English National Opera placé sous la direction de Sir Richard Armstrong. C’était alors en reprise de la production de la création scénique mondiale du Festival de Bregenz de 2010. On connaît bien sûr beaucoup plus le film éponyme d’Andrzej Munk (1963) adapté de la pièce radiophonique de Zofia Posmysz, La Passagère de la cabine 45, édité en 1959.
 
L’histoire : Lisa, ex-surveillante SS à Auschwitz et désormais épouse d’un diplomate, voyage sur un transatlantique en route pour le Brésil. Lors d’une escale, elle croit reconnaître Marta, une ancienne détenue résistante polonaise, qu’elle pensait morte dans le camp. Choc émotionnel, culpabilité, peur d’être reconnue et dénoncée, Lisa en vient à avouer son passé à son mari, et nous fait revivre les épisodes de sa relation ambiguë et dominatrice avec la prisonnière.
 
Lors de la représentation du 20 septembre à Londres, c’est avec une troublante unanimité, du Guardian au Financial Times, de l’Evening Standard au Telegraph, que les critiques anglais ont souligné la qualité de la mise en scène et l’engagement des chanteurs, mais pour mieux condamner musicalement l’opéra. L’un estime que l’œuvre est un « ratage total », quand un autre déconseille l’opéra à ceux qui voudraient passer une soirée dont ils sortiraient « positifs sur eux-mêmes et sur l’humanité ». Tous trouvent des raisons opposées pour décourager le mélomane aventureux : « il y a trop de musique pour un tel sujet ! », décrètent les uns, « il n’y en pas assez pour intéresser le mélomane ! », assènent les autres. La représentation d’Auschwitz sur scène ? Trop réaliste disent certains, trop théâtralisée jugent les autres. Au fond, la presse anglaise porte spontanément la même analyse que celle mûrement réfléchie du Bolchoï (qui a toujours refusé de monter cet opéra) : l’œuvre ne convient pas « musicalement ».
 
Comment expliquer une telle cacophonie d’analyses ? Effectivement, l’Acte I s’installe lentement, démarrant dans la lumière blanche du paquebot avant de descendre (au propre comme au figuré) dans l’enfer d’Auschwitz. Certes, l’Acte II poursuit et approfondit l’exploration psychologique et dramatique, avec en même temps plus d’intensité musicale et de lyrisme. Ce qui est admirable, précisément, c’est la capacité de Weinberg de gérer le temps, la montée progressive de la tension, l’économie de musique permettant de marquer la difficulté du temps dans le camp, contrebalancée par des coups d’éclat orchestraux et vocaux qui, soutenant l’attention, permettent d’accrocher à l’œuvre.
 
À écouter et étudier la partition, Dimitri Chostakovitch, auteur de la Symphonie n° 13 Babi Yar et ami de Weinberg, disait y avoir « mieux compris, à chaque fois, la beauté et la grandeur de cette musique ».
 
Oui, les camps de concentration mettent à l’épreuve de la question même de l’irreprésentabilité de la violence extrême, oui, il s’agit de concevoir un traitement particulièrement précis pour ne tomber ni dans le voyeurisme malsain, ni dans un insupportable pathos. La force du livret lui permet d’éviter magistralement toute caricature. « Lisa la SS » qu’on voudrait détester est plus complexe et intéressante que son diplomate de mari qui a la conscience bien propre et va finalement opter pour l’attitude la plus honteuse : vouloir tout oublier du passé de sa femme, de son pays, non pour elle, mais pour préserver sa propre réputation et son statut social. Le plus proche de nous devient le plus méprisable.
 
Dans cette représentation londonienne, Michelle Breedt était une Lisa excellente, égale à la captation reproduite dans le DVD de Bregenz [Neos 2010]. Giselle Allen en Marta était exceptionnelle. Elle nous abasourdit avec son chant déchirant, qui se fiche de la « joliesse » du son pour atteindre la vérité de la musique et du drame. Son grand air à l’Acte II est d’une force bouleversante.
 
La direction de Sir Richard Armstrong tendue, mettait en relief les qualités de l’orchestration, soutenant le rythme sans brusquer la nécessaire lenteur propre à la narration. La mise en scène de David Pountney et les décors étaient remarquablement efficaces, avec un jeu constant de va-et-vient entre le pont du paquebot et le sol du camp, et les allées et retours des wagons qui font tour à tour office de chambrée, de murs du camp ou d’évocation des fours crématoires.
 
Ajout de l’opéra par rapport au livre, le personnage de Tadeusz, le fiancé violoniste, apporte un climax dramatique à la fin de l’opéra : sommé de jouer une valse vulgaire pour le chef du camp et ses acolytes nazis, il interprète la Chaconne de Bach. C’est une leçon et un défi lancé par l’artiste, vrai détenteur, fût-il juif, de la culture musicale allemande, contre les imposteurs en uniforme. Il paiera de sa vie la provocation. Ce thème du prisonnier défendant la culture européenne contre ceux qui la violent n’est pas une invention romanesque. Il rappelle le Requiem de Terezin de Josef Bor qui raconte l’histoire vraie du chef d’orchestre Raphaël Schächter qui parvint à répéter et faire représenter le Requiem de Verdi devant Eichmann au camp de Terezin.
 
Ouvrage sur la culpabilité, l’incompréhension de soi comme des autres (Lisa semble sincère quand elle se plaint auprès de son mari qu’elle était détestée de tous les prisonniers), la mémoire, La Passagère est aussi une réflexion sur l’amour, la nécessité de rester attaché à ses valeurs morales et la culture comme défi dérisoire et suprême à la fois contre la barbarie. La Passagère est un vrai et pur moment d’opéra, magistralement mené, sur un thème on ne peut plus délicat. Il a attendu plus de quarante ans pour être joué, il lui faudra encore quelques années de patience pour être apprécié pour ce qu’il est.
 
À la fin de la représentation, une vieille dame élancée est venue saluer, franchissant précautionneusement les rails : Zofia Posmysz, l’auteure du texte initial, qui a connu et a survécu à Auschwitz, qui a connu « Lisa ». Oui, la Marta de l’opéra est encore vivante, et par son œuvre et par sa présence elle nous dit : ceux qui ont souffert ne doivent pas être oubliés.

 « Quand les parents vieillissent…
Laissez-les vieillir avec le même amour qu’ils vous ont fait grandir…
Laissez-les parler et raconter à plusieurs reprises des histoires avec la même patience et l’intérêt avec lesquels ils ont écouté les vôtres quand vous étiez enfant…
Laissez-les gagner comme ils vous ont souvent laissé gagner…
Laissez-les profiter des discussions avec leurs petits-enfants car ils vous voient en eux…
Laissez-les vivre avec les objets qui les ont accompagnés pendant longtemps, car ils souffrent en ressentant que vous leur arrachez des morceaux de leur vie…
Laissez-les se tromper comme vous vous êtes trompés tant de fois…
Laissez-les vivre et essayez de les rendre heureux sur le dernier chemin qu’il leur reste à parcourir, de la même manière qu’ils vous ont donné la main lorsque vous initiez le vôtre…»

Pablo Neruda

Musique à Toulouse (24) avec Laurie au Capitole (2 mars 2025)

 

 
Giulio Cesare in Egitto. Georg Friedrich Haendel

« Les Lessiveuses


Les femmes sont dans le verger,
où le cordeau de la lessive
est tendu entre les pommiers.
L’une est en train d’y pendre une chemise
qu’elle fixe avec des pinces de bois
(et le mouvement de ses bras
fait remonter sa jupe à pois) ;
la deuxième à croupetons dans le soleil
prend le linge dans une seille ;
la troisième renoue en riant
ses cheveux défaits par le vent.
Dans le pré qu’on vient de faucher
les premiers colchiques ont percé ;
il fait déjà froid soir et matin, l’eau coupe
la peau des mains et la fait sauter ;
les blanchisseuses ont les mains rouges.
Elles lèvent des mains rouges devant le linge blanc ;
mais, parce qu’elles sont jeunes, elles rient dans le vent
qui vient sur elles, les pressant
entre ses bras comme un danseur,
et leur fait faire un tour sur place
en les serrant contre son cœur. »

Le petit village. Charles-Ferdinand Ramuz Éditions Héros-limite (1903)



Rémi et Colette. Méthode de lecture traditionnelle. Joseph Juredieu, Eugénie Mourlevat, Andrée Roy. Magnard (1973)

 

Couverture de magazine

 
 Honey novembre 1968.
Ewa Aulin en couverture

« Pour se pérenniser, cette pornocratie suppose en effet la diffusion permanente de véritables leçons de perversion, c’est-à-dire l’affichage public de comportements "culturels", politiques, économiques ou artistiques pornoïsants. Il ne faut pas déduire de la propagation de ces leçons de perversion que ceux qui les subissent quotidiennement en deviennent nécessairement pervers. C’est même là un trait constitutif de notre époque postmoderne : la Cité peut être perverse sans que tous les individus ne le soient, loin s’en faut. Il est clair cependant que baigner dans une culture perverse n’est pas sans conséquences sur les individus. Premièrement, parce qu’une Cité devenue perverse ne peut alors que mettre en place une "sélection naturelle" des plus aptes à soutenir son idéal. Deuxièmement, parce que les individus restants, même non pervers, seront priés d’adopter des comportements pervers.»

La cité perverse : libéralisme et pornographie
. Dany-Robert Dufour. Folio (2009)

mercredi 28 janvier 2026

PBF 2026.01 : Une existence désorbitée (première diffusion sur Radio radio Toulouse mercredi 28 janvier 2025)

 


Maurice Utrillo 2 : une existence désorbitée

Aujourd'hui nous abordons la biographie de Momo avec des extraits de celle de Jeanine Warnod intitulée Maurice Utrillo V. parue chez Flammarion en 1983.
En outre, deux autres figures hautes en couleur seront croisées aux détours des rues de Montmartre, Aristide Bruant et Erik Satie.

Programmation musicale :
1) Nini peau de chien (Aristide Bruant) Jean-Roger Caussimon
2)
A Saint Ouen (
Aristide Bruant) Mouloudji
3) Choral hypocrite (Erik Satie) Alexandre Tharaud / Isabelle Faust
4)
Rôdeuse de berges (Aristide Bruant) Francesca Sollevile
5) A Montparnasse (
Aristide Bruant) Monique Morelli
6) Vexations (Erik Satie) Jean-Marc Luisada
7) A la Goutte d'or (
Aristide Bruant) François Hadji Lazaro
8) A la Glacière (
Aristide Bruant) Germaine Montero

+ Lecture d'extraits de Maurice Utrillo V. (Jeanine Warnod)
par Jean-Christophe et Romane Léa

Pour ceux qui auraient piscine indienne, ou toute autre obligation, il y a une possibilité de rattrapage avec les podcasts de la PBF : https://www.mixcloud.com/RadioRadioToulouse/une-existence-d%C3%A9sorbit%C3%A9e-la-petite-boutique-fantasque/

Sus aux Philistins !

Photographie de Maurice Utrillo enfant

samedi 24 janvier 2026

«Je ne pense pas tant à la vieillesse. Je n’ai jamais cru que l’âge soit un critère valable. Il y a cinquante ans, je ne me sentais pas particulièrement jeune, et aujourd’hui, je ne me sens pas vieille. Mon âge change d’heure en heure. Dans les instants de fatigue, j’ai mille ans. Quand je travaille, j’en ai quarante. Et dans le jardin, aux côtés de mon chien, je me sens toute petite… j’ai quatre ans. L’âge n’est pas un chiffre. C’est un état de l’âme, un souffle qui varie à chaque battement de vie.»

Lettre de Marguerite Yourcenar


Visionnage domestique toulousain (286)

 

 Yoyo. Pierre Etaix (1965)

« Et tandis que tu es assise à côté de moi, souple comme une vraie chatte, à croire que ta sensualité s'étire sur d'immenses étendues de neige cachée, mon âme se fait pensive, triste, avide, éphémère et tremble comme une note trop longtemps trop nerveusement tenue -et bien que dans mon désir je sois à côté de toi si petit, si fustigé, si misérable, il me semble parfois que je me tiens à côté de la lune au bas des glaciers de blancs nuages et que je considère, longtemps et sans pensées, les eaux noires de célestes lacs. Puis que, soudain, je relève la tête et marche à travers champs. »

Journaux. Robert Musil. Seuil (1981)

Visionnage domestique toulousain (285)

 

Le daim. Quentin Dupieux (2019)

dimanche 18 janvier 2026

« Dans de nombreux cas d'amour féminin, et peut-être justement dans le plus fameux, l'amour n'est qu'une forme supérieure de parasitisme ; une manière de s'incruster dans une âme étrangère, et même, à l'occasion, dans une chair étrangère, -hélas ! toujours au détriment de l'hôte. »

Journaux. Robert Musil. Seuil (1981)

Visionnage domestique toulousain (284)

Rubber. Quentin Dupieux (2010)

 

«Nous sommes des animaux conteurs d'histoires et ne pouvons admettre le caractère ordinaire de nos vies quotidiennes (ni même de la plupart des événements qui, rétrospectivement, semblent cruciaux pour notre destinée). Nous rapportons donc des événements réels sous forme d'histoires chargées de sens moral, illustrant un petit nombre de thèmes que les narrateurs ont cultivés au cours des âges, en raison de leurs intérêts et de leur valeur éducative.»

 La vie est belle. Stephen Jay Gould. Points (1998)

Visionnage domestique toulousain (283)

Détective. Jean-Luc Godard (1985)

 Elle m’a dit qu’à chaque moment grave de mon existence, j’avais qu’à l’ouvrir au hasard – et que je tomberais toujours sur quelque chose de valable pour moi. Ça fait trente ans – et dès que je l’ouvre, il y a toujours quelqu’un qui arrive et j’ai encore jamais rien lu. »

Le cinéma de genre est le domaine filmique par excellence du mercenariat et c’est bien à sa façon godardienne (narquoise : il n’est pas très clair qui y est le détective du titre) ce qu’est Détective. C’est aussi, comme bien d’autres de Jean-Luc Godard, un film dont le cinéma lui-même est en grande partie le sujet et qui clarifie la défiance qu’il n’a cessé d’avoir vis-à-vis du vedettariat, sans pouvoir ni vouloir s’en détacher complètement. Son œuvre se fait ici plus contre qu’avec les stars qu’elle convoque et qu’elle explique subir. À l’origine du film, il y a le besoin d’argent du cinéaste pour terminer la post-production de Je vous salue Marie. Avant d’en arriver au point où il signera un contrat avec Golan et Globus de la Cannon à une terrasse sur une serviette de table (King Lear), il accepte ici une commande d’Alain Sarde, dont il n’est pas à l’origine du scénario et dont il n’a pas non plus choisi le casting. Il y adjoint toutefois quelqu’un de son choix : Johnny Halliday. L’aspect mercenaire de l’aventure n’est pas pour déplaire au cinéaste, qui la revendique, se référant aux grands peintres ayant œuvré pour des mécènes qui choisissaient parfois pour eux leurs sujets. Or, moins qu’à un exercice de style inspiré du film et de la littérature noirs (comme pouvait l’être le Hammett de Wim Wenders), c’est à un brûlot antimoderne (chargeant d’acidité la nostalgie inhérente au projet néo-noir avec son recours à des styles et des figures du passé) qu’il aboutit. Avec Détective, Godard affiche en substance les lieux, les gens et la manière de tourner qu’il a fui dans son exil lémanique. La métaphore pugilistique introduite dans le film vaut comme attitude globale, dont l’équipe sera la première à faire les frais.
Le tournage est notamment le lieu d’une scène entrée dans les annales (elle a constitué un épisode de Cinéma, Cinémas) où le cinéaste humilie publiquement Bruno Nuytten, chef-opérateur qu’il n’a pas choisi et que Sarde a engagé. Si l’incident peut avoir à un certain degré été orchestré (une équipe tv était de façon commode présente au moment de ce coup d’éclat), la colère de Godard ne vient pas de rien : alors que Johnny, de dos, face à Paris, mêle récriminations du prophète Jérémie sur les villes maudites et complainte d’esthète sur la lumière dure de l’Île de France, Nuytten se plaint précisément à la caméra que la scène -en contre-jour- n’est pas bien éclairée. Il gagne là l’occasion de cristalliser l’impatience du cinéaste avec la caste des techniciens, dont le coup de sang prend des proportions délirantes. Se lançant dans un tunnel sur l’histoire des caméras Arriflex, il finit par accuser l’autre d’être rien de moins qu’un membre de la Waffen-SS malgré lui pour son incapacité à se défaire de critères routiniers de professionnel de la profession. Le développement paraît trop élaboré pour être parfaitement spontané, probablement Godard avait-il préparé cette lancée de fiel face à d’autres techniciens qu’il considérait ne pas avoir lu le script au vu de leurs réserves à faire autrement que conventionnellement. Une partie du problème est qu’il est alors lui-même, et de façon autodidacte, devenu un technicien doué, dans une volonté de déconstruction qui va dans sa logique même contre la pratique établie (côté audio, le montage sonore et l’usage pionnier du stéréo sont des points forts du film). Tournage acrimonieux, voire bilieux, il se fait avec une hostilité marquée pour presque toutes les figures établies qui le peuplent… et même celles qui n’ont pas le luxe de déjà l’être - dans une identification amusée au Stroheim qui sur un petit écran incarne un metteur en scène gueulard et sadisant.
À l’exception de Nathalie Baye incarnant une femme plus mûre (et possédant davantage de relief), entre ses acteurs évoquant la Nouvelle Vague (Jean-Pierre Léaud et Claude Brasseur avec qui Godard a déjà tourné, tandis qu’un détail de l’intrigue rappelle La Chinoise), un passé plus lointain du cinéma français (Alain Cuny, tandis que La Belle et la Bête apparaît sur un écran de télévision), d’un côté, et ses débutantes des années 80 sur-sexualisées de l’autre, le film dresse un état des lieux du cinéma français se divisant à l’heure du moment entre has-beens et chair fraîche. C'est une certaine tendance du cinéma français qui se voit satirisée quand les présentations sont faites entre lui qui a cinquante ans, elle qui en a dix-huit, et qu'il est dit à l'une de bien être gentille avec l'autre. Dans la volonté de rabaissement, les secondes ne s’en tirent pas mieux que les premiers. Alors qu’il a déjà été fait grand cas à ses apparitions en « Princesse des Bahamas » de la poitrine dénudée d’Emmanuelle Seigner, Godard lui demande lors de son troisième jour de tournage de maintenant enlever sa culotte. Elle s’y refuse, lui déclare ne l’avoir engagée que pour son cul, ce qui décidera de son départ du plateau le jour même. Le premier long-métrage de Julie Delpy est l’occasion, dans son apparition en clarinettiste, d’un plan où une main d’homme empoigne son instrument tandis qu’elle reprend en bouche l’anche de celui-ci. Avec l’Evian vaporisée au visage d’Anna Karina dans Anticipation, ou l’amour en l’an 2000, c'est là le plan le plus obscène de l’œuvre fictionnelle du cinéaste (ce motif pornographique se voyant poussé jusqu'à l'ondinisme dans sa frange essayiste de l'image d'archives). En dépit de son graveleux, cette réification est moins venimeuse que celle, moins apparente, des comédiens plus âgés dont les stratégies conventionnelles d’incarnation apparaissent comme faisant obstacle à la capacité de se faire modèles à l’écran. Ils s’y retrouvent alors présentés moins comme les sujets d’une interprétation que les objets d’une déception. L’absence de réciprocité, la nature instrumentale de tout échange, la duplicité qui ne cache rien que du vide, cadrent avec un récit faisant de la prostitution une condition universelle et de l'argent sale la source de financement par défaut.
À peu de choses près, seul Johnny, en grande partie parce qu’il n’est pas vraiment acteur et qu’il peut donc faire face caméra les choses simples qui le transforment en ce modèle (et pour une part encore plus cruelle, parce que les musiciens contrairement aux comédiens savent faire des choses et pas juste faire semblant de savoir en faire), échappe à ce double reproche, celui de l’incapacité et à accomplir des actions non-psychologisées et à se faire force de proposition. La violence de cette brimade, de ce rapport, naît chez le metteur en scène d’une profonde déception, de nature amoureuse. « Mais on découvre qu’aujourd’hui, c’est la guerre! Or, tout de même, on n’est pas en Éthiopie, on n’est pas en Iran… On est dans un film où on est payé, où on a un oreiller, une douche, des croissants. Mais on sent un rapport de force où tu te dis : si je ne veux pas être tué, c’est moi qui dois tuer. Moi j’essaie de dire que ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je l’ai vu sur Je vous salue Marie, sur Prénom Carmen : si tu n’es pas dans la convention, il y a un manque. De temps en temps, on retrouve quelque chose, je dis à un acteur : mais regarde le geste que tu es en train de faire, là, ça va, mais reste comme ça, je suis seul aussi. Moi j’essaie simplement de dire : voici la situation, Messieurs, nous sommes là, quel est votre avis, vous avez le droit de le dire et j’en tiens compte, sinon vous ne seriez pas là… J’ai même besoin de votre avis, sinon je vous donnerais des ordres. Mais eux arrivent avec cette idée que ça va être la guerre. (…) Mais on est forcé d’entrer dans des relations un peu personnelles, à ce moment-là, de parler un peu de soi. Moi, j’ai l’habitude de parler de moi « dans » les films. Ils savent beaucoup de choses sur moi, mais moi je ne sais pas grand-chose sur eux. Avant je m’en foutais qu’on me considère comme le génie-qui-travaille-dans-son-coin, le marginal. Maintenant je ne m’en accommode plus, et je leur rappelle que c’est moi qui suis allé les chercher pour leur demander de faire un film, et qu’il faudrait qu’eux aussi fassent un pas. Johnny, lui qui est superprofessionnel là où il est, le fait, ce pas, par profession. Il vient voir le mixage, parce que c’est un homme de son. On a changé la musique, il vient voir la nouvelle musique. Alors, je me dis : "voilà un professionnel." » (1)
Si le rapport entre les deux hommes sera bon, la rencontre, de nature assez publicitaire, entre JLG et Johnny n’aboutira pas à un succès particulier en salles. La présentation cannoise du film restera surtout comme le moment de l’entartrage de Godard avant une conférence de presse. Film fait de citations livresques innombrables, dédié à des mavericks et contrebandiers américains (John Cassavetes, Clint Eastwood, Edgar Ulmer), il tire sa force de fascination de l’alliage de pureté plastique et d’aspérité narrative, ou dans le jeu, qui mêle le chaud et le froid dans un bain à température instable. Inconfortable et mal-aimable, quelque peu insaisissable (quel personnage est à tel ou tel moment désigné comme le Prince ?), il se tient à la jonction d’une œuvre avortée et d’un chef-d’œuvre trop méconnu dans la filmographie godardienne. The Story, production aux États-Unis qui se ne se concrétisera finalement jamais, devait faire se rencontrer à l’image Robert De Niro et Diane Keaton, dans un film au sujet des liens entre la pègre et le monde du spectacle. Il est question de manière fantomatique de cette imbrication ici, quand un vieux malfaiteur lit Leonardo Sciascia au sujet de la mafia tandis que sa petite-fille tient entre les mains un numéro du Time Magazine consacré à celle-ci sous des projecteurs. Détective témoigne d’une passion générationnelle pour la Série noire, de grosses piles d’ouvrages très identifiables de la collection y apparaissant. Encore avec Jean-Pierre Léaud en boule de nerfs à vif, Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma rendra un hommage (plus poignant) à cette dernière. Film plus authentiquement littéraire il témoignera d’une profondeur autrement supérieure. C’est sur le plan de l’éclat, de la surface, que Détective l’emporte, le cadrage se rapprochant dans ses meilleurs moments de la peinture (quand à la surexposition dure succède des clairs-obscurs consciemment picturaux). Ici, hors du jeu et de la narration, Godard touche au meilleur de la dialectique mécénat/mercenariat. Avec un tel sens du cadre, une maîtrise si acquise dans la composition, il ne peut plus percevoir celui qui se tient entre la caméra et lui que comme un encombrement. Son erreur ici était de ne pas avoir immédiatement assumé de tout prendre en main. « Elles filment aussi la nuit ces saloperies de petites caméras japonaises ? »

(1) entretien avec Alain Bergala, Pascal Bonitzer, Serge Toubiana, Cahiers du Cinéma n°373, juin 1985, in Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard Tome I, Éditions des Cahiers du Cinéma, 1985, pp 623-624.
Source biographique :  Everything is Cinema - The Working Life of Jean-Luc Godard, Richard Brody (2008, Paperback Ed.), trad. française : Jean-Luc Godard. Tout est cinéma (2011, Presses de la Cité)

DVD classik consulté le 31 janvier 2026
 

lundi 12 janvier 2026

« Amour Concevoir l'amour comme un fatum, une fatalité, comme cynique, innocent, cruel -et par cela même, nature. (Comme disent les paysans, quand le gendarme en emmène un pour meurtre : En v'la un qui s'est fait pincer.) »

Journaux. Robert Musil. Seuil (1981)

Visionnage domestique toulousain (282)

 

Je vous salue Marie. Jean-Luc Godard (1984)
 

« Moi, je suis de la Vierge. Et je n'ai pas voulu de cet être. J'ai marqué l'âme qui m'a aidée. C'est tout. » (Conclusion empruntée à Antonin Artaud)

« Je ne suis pas religieux, mais je suis croyant. Je crois aux images. Je n'ai pas d'enfants, seulement des films.» (1) JLG

Je vous salue, Marie (ne pas oublier la virgule : l’Ange Gabriel marquant bien la césure quand il s’adresse une dernière fois, avec défiance presque désormais, à celle qui a donné naissance au Christ) est un film qui puise à plusieurs sources, a connu une histoire chaotique, est d’une richesse étourdissante tant sur le plan thématique que narratif (ici, un peu la même chose). Pour ce qui est de son point de départ, cependant, autant ne pas y aller par quatre chemins : Myriem Roussel. Jean-Luc Godard a déjà tourné deux fois avec cette actrice ayant une formation de ballerine, dans Passion et Prénom Carmen. À l’évidence amoureux de la jeune femme, il voudrait réaliser un film dont elle tiendrait le rôle principal, ce qu’il mêle à des ruminations sur le tabou de l’inceste, les rapports symboliques père-fille. Il songe d’abord à traiter avec elle le cas Dora, ce qui aurait marqué la première apparition aussi directe et centrale du freudisme dans un de ses films. La lecture (des premiers chapitres surtout, s’amusait-il à insister) de L’Évangile au risque de la psychanalyse de Françoise Dolto et de Gérard Sévérin lui donne cependant une autre idée : entamer sa propre phase Bob Dylan mystique et se confronter directement aux textes sacrés. Mais cela de manière profane, contemporaine, là même où il habite désormais, le tournage se faisant entre Rolle et Nyon.
Si Roussel en Marie est un choix fixé (le fait que l’actrice fasse moins que ses vingt-trois ans étant un avantage supplémentaire pour le rôle), il faut trouver qui lui tiendra tête en Joseph, le partenaire qui devra apprendre l’humilité devant le mystère, à ne pas se montrer jaloux du plus redoutable des compétiteurs, à savoir l’Esprit. Il pense d’abord à Jean Marais (ce qui aurait exacerbé l’écart d’âge) puis un temps à Jacques Dutronc (qui ayant déjà joué un double du cinéaste dans Sauve qui peut (la vie) aurait, lui, accentué la dimension d’autoportrait). Il en profite au passage pour tourner en bourrique Bernard-Henri Lévy en lui proposant un rôle qu’il ne pouvait que refuser, craignant - probablement à raison - les dégâts en termes d’image. (Godard savait être une teigne : on peut voir dans tout cela une farce sardonique et mesquine touchant au sujet du Nouveau Testament à la question juive, ou simplement un commentaire, en exposant leur fragilité communicante, de l'inanité des « Nouveaux Philosophes », en plus de ridiculiser les velléités artistiques de BHL.) Son choix se fixe finalement sur un nouveau-venu encore moins connu que sa partenaire, Thierry Rode. Godard met du temps à lever les fonds nécessaires et prépare surtout beaucoup le film par des essais filmés avec les deux comédiens, par des heures également d’échanges avec Roussel. Elle qui l’avait d’abord repoussé devient son amante (c’est la période où Godard commence à s’abonner aux liaisons généralement désastreuses avec de jeunes comédiennes en parallèle de sa vie de couple avec Anne-Marie Miéville) et l’entrée dans un tournage difficile ne s’en fait que plus blessante.
Le film est né dans la douleur, les hésitations et l’irritation. Élaboré en cours de route, l’entier du récit sera entièrement tourné pas moins de quatre à cinq fois, le tournage s’étendant sur des mois, aussi pour le cinéaste une manière de faire durer une relation vouée à l’échec. Il attend parfois des heures entières de saisir un plan de la nature romande sous une certaine lumière (alliés au sens du montage godardien qui les fait alterner avec la beauté naturelle de l’actrice, ceux-ci sont parmi les plus mémorables du film). Une matinée d’hiver, excédé de ne pas trouver comment filmer une scène, il se jette tout habillé dans le lac Léman (une scène du film y fait écho, quand Joseph menace au téléphone à Marie de faire de même). Roussel ne tournera plus jamais avec lui. Leur collaboration se clôt par ce qu’on est en droit (c’est en tout cas mon cas) de considérer comme son plus beau film, un éblouissement lyrique où la ferveur spirituelle est celle d’un homme passionnément amoureux, chez qui les sentiments prennent l’âpreté brutale et déstabilisante des textes bibliques. Faisant grand bruit, il va diviser la chrétienté. Car le sentiment d’outrage ne sera pas unanimement partagé, des instances tant protestantes que catholiques (le film parvenant à cliver sur un autre axe que cette ligne de front) le défendront en fait à sa sortie. Il n’en reste pas moins qu’il subira également de nombreuses attaques, allant d’une association catholique traditionnelle perturbant en France sa sortie en salles par des actes de vandalisme dans des cinémas à de nombreux gouvernements conservateurs s’opposant à sa sortie dans leurs pays. Le pape Jean-Paul II lui-même se prononcera pour l’interdiction du film en Italie. Godard aura le coup de génie de soutenir le fait de le retirer des salles italiennes, au motif que l'autorité romaine a tous les droits de se montrer paternaliste à l’égard de la Vierge : « Le pape a une relation particulière avec Marie, qu'il considère au moins comme sa fille. » (2) De fait, l’approche de l’Annonciation (Godard étant plus protestant que catholique, on hésitera, peut-être à tort, à parler d’Immaculée Conception) est ici non seulement profane, mais charnelle. Je vous salue, Marie est un film sur le mystère de la vie, qui s’intéresse à l’origine du monde. C’est aussi, crûment et ardemment, le regard d’un homme vieillissant sur une jeune femme au comble de sa fertilité. Trivialement, Roussel n'est pas enceinte, la grossesse visible de Marie est ellipsée. C'est bien le fait qu'elle puisse l'être (soit la possibilité de l'acte de procréation) qui est l'enjeu.
Marie (Roussel) est une jeune Romande, qui gagne son argent de poche en travaillant dans la station-service de son père, qui joue dans une équipe locale de basket (écho de la petite footballeuse de Sauve qui peut (la vie)). Joseph (Rode), chauffeur de taxi, la courtise depuis deux ans, ils n’ont jamais couché ensemble. Il est encore pris dans une relation qui n’en finit pas de finir (et sans désir de sa part) avec Juliette (Juliette Binoche), sur qui ni la grâce ni la brute libido de l’aimé ne semblent se pencher. Descendu d’un avion à l’aéroport de Cointrin, l’Ange Gabriel (Philippe Lacoste), accompagné d’une fillette (Manon Andersen) qui lui rappelle des devoirs élémentaires tels que lacer ses mocassins, vient annoncer ce que Marie constatera selon la bonne procédure, effectuée avec l'aplomb d'un charcutier, chez le gynéco de la famille (Georges Staquet) : elle est enceinte, malgré sa virginité. Jalousie de Joseph, qui ne peut y croire, et qui devra apprendre à l’accepter, à ne pas encore toucher les parties intimes de son corps non plus. Quand il tentera de franchir cette limite de la main (alors que Marie l’avait autorisé lors d’une rencontre précédente à vérifier des doigts la présence intacte de son hymen), l’Ange interviendra : « D’abord un trou n’est pas qu’un trou. Et puis le tabou épargne le sacrifice. » Il devra une fois Jésus né - un sale gosse assez ingérable, aimant à prendre des cours d'anatomie sous le t-shirt matinal de maman et voulant faire de ses camarades de jeux des disciples qu'il renomme - accueillir comme un fils dans son foyer celui qu’un autre, la divinité elle-même en l'occurrence, a conçu. Il y a là un écho indirect à la vie de Godard, qui habitait avec la fille d’une précédente union de Miéville. (3) Il se projette face à Marie enceinte autant dans Joseph devant accepter le tabou qu’au regard divin, immatériel, qui enveloppe le corps d’une belle femme au quotidien (la beauté de Roussel est d’autant plus émouvante d’avoir quelque chose d’accessible, loin des lignes, traits et formes altiers de Maruschka Detmers dans l’exercice de fascination bizetienne de Prénom Carmen). Cette posture de surplomb évoque une pénétration symbolique, celle du metteur en scène. Pourtant Godard ne s’est pas plié au tabou et a, lui, consommé cette union désirée. Il a voulu gagner sur tous les plans et la peine charriée par le film est aussi celle de cette faillibilité, si terriblement humaine.
L’avancée du récit évangélique se fait parallèlement à une autre intrigue. Un professeur exilé de Tchécoslovaquie (Johan Leysen), passionné d’informatique et de métaphysique, donne un cours à des élèves portant sur l’origine de la vie et y postule une thèse créationniste areligieuse, qui la verrait venir d’ailleurs dans le cosmos (l’idée que nous descendions de formes de vie extraterrestres est énoncée tandis qu’un plan cadre la coupe et teinture discutables d’un participant). Il entre dans une relation amoureuse avec une jeune femme présente, Eva (Anne Gautier), amatrice de Rubik’s Cube, mais la famille qu’il a laissée de l’autre côté du Rideau de Fer lui manquant, se décide à retourner auprès d’elle (cela après avoir apparemment « emprunté » 35 000 CHF à l’intéressée, portée sur les dîners en tenue d'Ève dans de grandes demeures bordant la frange vers Montreux parmi les mieux cotées du Léman). Cette digression parallèle ne sert pas uniquement à commenter, par une citation de Heidegger par exemple (par opposition à Marie faisant du Wittgenstein sans le savoir quand elle arrive à la conclusion que c’est son corps qui est prisonnier de son âme et non l’inverse), le mystère de l'être que Godard tente de filmer par son récit central. Le fiasco conjugal dont il traite ici, où l’échange intellectuel est la base d’un autre ouvertement pulsionnel, en est un double triste et renvoie tout autant à la vie du cinéaste, tiraillée entre un foyer et une liaison. L’homme repart par les airs, comme Gabriel en venait.
La moitié masculine de l’humanité ne sort guère grandie du film, mais elle y est touchante. Elle a le burlesque de l’inadéquation physique, de l’incompréhension affective (le Frère François de Julien Green que Marie lit et recommande à Joseph pourrait suggérer que, tel le saint excentrique, il faudrait savoir en faire une force paradoxale). Selon une dichotomie tout à fait archétypale, les hommes sont filmés dans le registre d’un comique froid, sec, les femmes (toutes très belles : si Godard pouvait s’intéresser à des hommes moches, il ne s’aventurait jamais trop près de la mocheté au féminin), d’une ferveur associée à une extase paysagiste, la beauté de leurs corps et de leurs visages alternant avec celles des champs, lac et ciels des cantons de Genève et de Vaud. Franco-suisse, catholico-protestant, mais même genevo-vaudois (avec un peu plus de Suisse, de Vaud et de protestantisme : 60% a-minima), Je vous salue, Marie réconcilie tout ce qui peine à l’être, sinon les hommes et les femmes. Or tant que la majorité de ces dernières ne sera pas fécondée selon la méthode Marie, il faudra bien s’entendre un peu.
L’humour vache, gonflé (no pun intended), allié au morcellement du montage sonore (cris de mouette, voix des personnages et cantate de Bach accolés en cut toniques) confèrent au film une rugosité salutaire. Ils repoussent momentanément l’obsession amoureuse, heurtent une cadence de cœur battant qui ne voudrait jamais s’interrompre. Ils ont fonction de garde-fou pour un cinéaste au faîte du romantisme. Godard en Romandie ne dialogue alors plus tant avec la cinéphilie qu’avec la haute culture. Trouvant dans un néo-classicisme splendide un écrin à ses passions, il prend le risque de s’emmurer dans le grand art, de faire de sa mélancolie lémanique une forteresse contre le monde environnant. Mais la force de son cinéma (quand bien même cela aurait été sa faiblesse personnelle) est d’avoir toujours été fébrile, facilement irritable, bref on ne peut plus réceptif à celui-ci. Assez miraculeusement (alors que ses films sont souvent déséquilibrés entre ces deux tendances), elle se fondent ici en un geste lyrique, beau à pleurer, mais concret jusqu’à la brusquerie, constamment incarné. Qu’il contemple les ciels, un avion disparaître ou émerger face à un astre couchant, ou les arbres en fleur, le bruissement du vent dans les champs, l’ondulation de l’eau d’un lac, le film le fait depuis un ancrage terrien, plus campagnard que citadin (même quand il s’aventure, en prenant bien soin de l’euphémiser, « en ville » : les villes, en Suisse, de toute façon c'est pour rire). C’est avec la même crudité placide, et pourtant mystique, souterrainement transie de désir et de sentiments, à fleur de peau malgré la tenue raide, que l’œil de la caméra cadre, parmi ses visions enchantées, une nudité comme expression de la nature humaine. Nous venons tous de là et il n’y a rien à y faire. Marie ayant enfanté pour le compte du divin, la voilà libérée de ses charges, apposant un rouge à ses lèvres suggérant une sexualité ne se limitant plus à l’enjeu de la procréation. Obscène ou non, l’expérience s’est en tout cas avérée féconde. C’est ce que ce chef-d’œuvre a possiblement de plus saisissant, et de plus résolument contre-culturel (cela non pas en dépit, mais en vertu, de son lien à la la culture classique), face à tous les fanatismes dont il ne se préoccupe même pas : cet éloge de la fertilité.

(1) Nos nouvelles Saintes Écritures : Wikipedia. (À qui estimerait éventuellement pertinent de sonner l'alarme « male gaze » au sujet d'un film dont le regard masculin de variété hétérosexuelle est un thème flagrant de réflexion, je ferais incidemment remarquer y avoir appris que Laura Mulvey s'est penchée sur son cas.).
(2) Ibid.
(3) Ce motif personnel est compliqué par le fait que, loin d'éprouver la distance de Joseph vis-à-vis de l'enfant Jésus montrée ici, Godard s'est beaucoup attaché à sa belle-fille, qui s'est elle distancée de lui. Il n'a pas manquer d'exprimer ses regrets à ce sujet, qui est émotionnellement un coeur enfoui, plus secret, du film après, ou derrière, son amour pour Roussel. D'où également la préoccupation psychanalytique pour l'amour primitif, et tabou, réinvesti dans une relation conjugale adulte. La fille évidente en cache une autre - laquelle commençait à lui inspirer la peine même qu'il s'apprêtait à revivre dans et par cette nouvelle union.

DVD Classik consulté le 31 janvier 2026

samedi 10 janvier 2026

« [...] il y a environ autant d'espèces de décadences qu'il y a d'idéaux. Tout homme ou peu s'en faut imagine à son idéal subjectif un pendant négatif, sa conception de la décadence.
Ne pourrait-on néanmoins cerner la notion de décadence, plus objectivement - que l'idéal ? (Art de l'escrime en France ?) Encore une question : l'art d'une époque de décadence politique est-il nécessairement décadent ?. »

Journaux. Robert Musil. Seuil (1981)

Le sourire de la famille pour 2026

 

Un cheval, des cheveux bleus, une radio lors d'un enregistrement avec Québec et la construction d'une maison...

dimanche 4 janvier 2026

Visionnage domestique toulousain (281)

 

A ma soeur ! Catherine Breillat (2001)
 

Elena et Anaïs sont soeurs. Pourtant, elles ne se ressemblent pas du tout. Autant l'aînée, Elena, 15 ans, est belle et attire les convoitises des mâles, autant Anaïs est grosse et moche. C'est en vacances à la mer qu'Elena rencontrera le garçon, un bel Italien, qui lui fera perdre sa virginité. Et c'est en observant sa sour qu'Anaïs tirera des conclusions importantes sur la question.

Comme tous les films de Catherine Breillat, et sans doute plus encore pour celui-ci, A ma sœur est un film autobiographique, ou plus exactement qui contient des éléments autobiographiques. Il s'agit manifestement pour la réalisatrice d'une façon de se défouler en donnant libre cours à ses désirs refoulés. Ici c'est d'autant plus flagrant que l'une des deux protagonistes principales, la jeune Anaïs, lui ressemble physiquement. Comme celle-ci, elle se pose comme témoin, parfois très proche (puisque partageant sa chambre) des turpitudes sexuelles de sa sour. Elle les analyse, en tire des conclusions, et agit en conséquence (comme Breillat le fait tout au long de sa filmographie, qui a au minimum le mérite de la cohérence). Anaïs utilisera cette expérience dans le final hallucinant du film, à la fois terriblement cynique et presque moral, ce qui la sauvera. Et ce dénouement est amené par un gros quart d'heure de suspense à la limite du soutenable, lors du trajet du retour, car on sent, on sait qu'il va se passer quelque chose, sans qu'il soit possible de définir quoi. On est en présence ici d'une grande cinéaste de la tension, qui fait, et avec quel talent, trembler le spectateur avec bien peu de choses au fond. Avant cette fin sous forme de fait divers, A ma soeur est une chronique de mours adolescentes très juste, sous fond de veulerie masculine, mi-tendre mi-cruelle, mais toujours crue, Breillat n'ayant jamais craint d'affronter son sujet de prédilection, la sexualité, de face. Et même si on ne peut parler de déterminisme, le final magistralement amené n'est en rien en opposition avec ce qui le précède. Il s'agit, en quelque sorte, de la morale de l'histoire.

On retiendra aussi l'excellence du casting, ce qui n'a pas toujours été le cas chez Catherine Breillat, avec la débutante Anaïs Reboux, son véritable double à l'écran, et Roxane Mesquida, belle petite allumeuse, déjà vue chez Benoit Jacquot dans l'Ecole de la Chair. Enfin, il faut signaler la performance dans le rôle de la mère d'Arsinée Khanjian, la compagne à la ville d'Atom Egoyan, qui contribue formidablement bien au climat d'inquiétude qui enserre la fin du film.

Sans qu'elle s'assagisse pour autant, A ma soeur est donc sans doute le film le plus abouti de cette cinéaste controversée, qui nous livre une oeuvre coup de poing, ou plutôt bras d'honneur, clairement sous forme de revanche personnelle sur le sort. Un film très houellebecquien, dans la droite lignée des théories de l'écrivain sur la sexualité.


Yannick Vély

 « Le lendemain, je me suis informé du marquis d'Argens. On m'a dit qu'il était à la campagne chez son frère, marquis d'Eguille, président au Parlement ; et j'y fus. Ce marquis, fameux à cause de la constante amitié avec laquelle le défunt Frédéric II l'a honoré, plus que par ses ouvrages que personne ne lit plus, était alors déjà vieux. Cet homme très voluptueux, très honnête, plaisant, aimable, épicurien décidé, vivait la comédienne Cochois qu'il avait épousée, et qui en avait été digne. En qualité de femme, elle se croyait en devoir d'être la première servante de son mari. Ce marquis d'Argens était d'ailleurs foncièrement savant, fort dans les langues grecque et hébraïque, doué par la nature d'une mémoire très heureuse, et par conséquent rempli d'érudition.. »

Histoire de ma vieJacques Casanova de Seingalt. Bouquins Robert Laffont (2006)

vendredi 2 janvier 2026

Visionnage domestique toulousain (280) avec Louloute

 

L'amour est un crime parfait. Arnaud et Jean-Marie Larrieu (2013)

« Décadence Schopenhauer - le philosophe de la décadence. Le décadent en art contamine tout ce qu'il touche.
Typique : dans son goût corrompu, il se sent nécessaire, requérant, avec lui, un goût plus élevé, sachant donner à sa corruption valeur de loi, de progrès, d'accomplissement. »

Journaux. Robert Musil. Seuil (1981)

jeudi 1 janvier 2026

Quelques Éléments supplémentaires de la Société du Spectacle (90)

 

« Il y a des êtres qui donnent le désir de mourir lentement devant leurs yeux, mais la jeune-Fille n'excite que l'envie de la vaincre et de jouir d'elle. »
 
Premiers matériaux pour la théorie de la jeune-FilleTiqqun. Mille et une nuit. (2001)
 
Anita Page, photographie d'Alfred Cheney Johnston