«Ses amies et elle avaient en effet passé le plus clair de leur adolescence à observer la graisse en plus ici ou là, à "faire attention" si elles avaient trop mangé, à tenter de se conformer à ce qu'on attendait d'elles. Soit, dans les années 1990, avoir un corps tonique et musclé. Le corps de celles qui ont un "bon métabolisme",athlétiques, galbées. Le corps des femmes invincibles sur papier glacé. [...]
Au fil du temps, le "bon métabolisme" avait cependant désigné tout à fait autre chose. Il était devenu une sorte de mot-talisman que les filles sortaient de leur poche pour ne pas avoir à dire qu'elles mesuraient le tour de leurs bras et de leurs cuisses, qu'elles contrôlaient si leurs os étaient assez saillants, pour ne pas avoir à raconter qu'elles se faisaient vomir, qu'elles arrêtaient de manger, se coupant les règles, perdant les cheveux, finissant parfois à l'hôpital lorsqu'elles étaient frappées par la maladie de l'anorexie et même pour les plus gravement touchées, y mourant, "J'ai un bon métabolisme" quand il n'y avait plus là que la maladie, et l'avancée de la mort.
Les filles honoraient leur part de contrat social. Non seulement on les voulait prêtes à sacrifier leur bien-être à leur image, mais encore et surtout voulait-on qu'elles le fassent savoir, à travers un corps dégraissé, réduit, tailladé, qui disait en silence :
"Vous la voyez la facture que je suis prête à payer ? Je suis prête à la payer pour vous plaire et, vous plaisant, pour exister. Je suis une ascète de mon apparition, un yogi, un esprit, une super-héroïne. J'ai le contrôle. Ce que je fais, pas une bête ne le fera. Je ne mange plus."»
Le blog-note d'Aimable Lubin : extension du domaine radiophonique des Muses galantes et de la Petite Boutique Fantasque
vendredi 2 mai 2025
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire