samedi 14 décembre 2019

«Je me promène dans le parc, le parc est grand, il y a des biches dans le parc, il y a des arbres hauts, des chemins forestiers, il y a des bois, je marche dans les bois, le parc est grand, on peut traverser le parc en une seule fois, il y a une chèvre dans le parc, le parc n'a pas de limite, la limite du parc est à l'intérieur du parc, on n'a pas à aller dehors, on reste dans le parc, dehors est le parc, tout dehors se trouve dans le parc avec ses bois hauts, ses oiseaux, ses écureuils, des écureuils qui descendent des hauts troncs pour marcher quelques instants dans l'herbe puis qui remontent sur un tronc plus haut encore, je passe les bancs sur ma gauche je continue, je rentre dans les arbres, j'avance parmi les arbres, je suis dans le bois, je ne rencontrerai plus de bancs, j'irai voir les biches et la chèvre, j'irai voir les arbres qui recouvrent tout le sous-bois, qui se trouvent en hauteur, qui n'ont pas le temps d'encas, qui ont elle temps d'en haut, le temps de pousser, le temps de s'élever jusque dans les hauteurs, je me suis laissé sur un banc, puis je me suis relevé, j'ai laissé les bancs, je suis parti droit devant, comme pour traverser tout le parc d'un bout à l'autre, je n'ai pas vu la fin, le parc n'a pas de fin, on n'arrive jamais à la fin aux portes du parc, le parc n'a pas de portes, je vais toujours tout droit, je me promène, je me retrouverai à côté des bancs tout à l'heure quand j'aurai fini mon tour de promenade dans le parc, quand j'aurai fait un tour circulaire, en menant mon chemin en ligne droite, j'aurai fait un grand tour, je repasserai devant les bancs blancs qui 'attendent à mon passage, je reviendrai.»

Anachronismes. Christophe Tarkos. P.O.L. (2001)

vendredi 13 décembre 2019

«Tout acte matrimonial doit rester ouvert à la transmission de la vie.
Un acte conjugal, rendu volontairement infécond est intrinsèquement déshonnête.»

Humanae vitae. Encyclique de Saint-Paul VI (25 juillet 1968)
«Nous crevons d'asphyxie et d'intoxication rhétorique : il faut faire retour à un cinéma d'écriture simple. Inscrire sur le film les manifestations le mode de vie et d'être, le comportement du cosmos ; filmer froidement, documentairement, la caméra réduite au rôle de témoin, d'oeil. Et Cocteau a justement introduit la notion d'indiscrétion. Il faut se faire voyeur.»

Nous ne sommes plus innocents In Bulletin du ciné-club du Quartier latin (mars 1950) Jacques Rivette
«Le masque inexpressif que la musique se donne volontiers aujourd'hui recouvrait donc, sans doute le propos d'exprimer l'inexprimable à l'infini. La musique disait Debussy est faite pour l'inexprimable. Précisons toutefois : le mystère que la musique nous transmet n'est pas l'inexprimable fécond de la vie, de la liberté et de l'amour ; plus brièvement : le mystère musical n'est pas l'indicible, mais l'ineffable. C'est la nuit noire de la mort qui est l'indicible, mais parce qu'elle est ténèbres impénétrable et désespérant non-être, et parce qu'un mur infranchissable nous barre de son mystère : est indicible, à cet égard, ce dont il n'y a absolument rien à dire, et qui rend l'homme muet en accablant sa raison et en médusant son discours. Et l'ineffable, tout à l'inverse, est inexprimable parce qu'il y a sur lui infiniment, interminablement à dire [...]»

La Musique et l'ineffable. Vladimir Jankélévitch. Éditions du Seuil (1983)
«Je vis, ou, pour mieux dire, je subsiste douloureusement et miraculeusement ici, au Danemark, sans moyen de fuir, parmi des protestants incurables qu’aucune lumière n’a visité depuis bientôt quatre cent ans que leur nation s’est levée en masse et sans hésiter une seconde à la voix d’un sale moine, pour renier Jésus-Christ. L’affaiblissement de la raison, chez ces pauvres êtres, est un des prodiges les plus effrayants de la Justice. Pour ce qui est de leur ignorance, elle passe tout ce qu’on peut imaginer. Ils en sont à ne pouvoir former une idée générale et à vivre exclusivement sur des lieux communs séculaires qu’ils lèguent à leurs enfants comme des nouveautés. Des ténèbres sur des sépulcres.»

Belluaires et porchers. In Essais et pamphlets. Léon Bloy. Robert Laffont Bouquins (2017) p434

270 : Ne point condamner tout seul ce qui plaît à plusieurs

«Car il faut qu'il y ait quelque chose de bon, puisque tant de gens en sont contents ; et bien que cela ne s'explique point, on ne laisse pas d'en jouir. La singularité est toujours odieuse, et lorsqu'elle est mal fondée, elle est ridicule. Elle décriera plutôt la personne que l'objet, et par conséquent, on restera seul avec son mauvais goût. Que celui qui ne sait pas discerner le bon, cache son peu d'esprit, et ne se mêle pas de condamner à la volée ; car le mauvais goût naît ordinairement de l'ignorance. Ce que tout le monde dit est, ou veut être.»

L'art de la prudence. Balthasar Graciàn. Rivages poche, petite bibliothèque (1994)
«Mon esprit, occupé de certains sujets qu'il s'était donnés et dont il n'était pas aisé de se défaire en les épuisant, se trouvait s'être construit des cercles infernaux ; il repassait indéfiniment par les mêmes états de lumière et de ténèbres, de puissance et d'impuissances complémentaires.»

Variété III, IV et V. Paul Valéry. Gallimard (1936-1944)