vendredi 4 avril 2014

«Le sol en effet est moins sain, moins fertile à Rome que dans le voisinage des autres anciennes localités du Latium. La vigne et le figuier n'y prospèrent point : les sources vives y sont rares et maigres.  [...] De plus le territoire était exposé aux fréquentes inondations du fleuve, qui, grossi par les torrents descendus de la montagne dans la saison des pluies, n'avait point un écoulement suffisamment rapide vers la mer, et, refluant alors dans les vallées et les dépressions de terrain entre les collines, y formait de nombreux marais. Cette région n'offrait par elle-même aucun attrait à l'émigrant, et les anciens eux-mêmes reconnaissent que si la colonisation est venue s'établir sur ce sol malsain et infertile, elle ne s'y est point spontanément et naturellement portée ; qu'il a, en un mot, fallu la nécessité ou un motif spécial et impérieux pour déterminer la fondation de Rome. La légende aussi semble témoigner de l'étrangeté du fait : de là, la fable de la construction de la ville par une bande de transfuges venus d'Albe sous la conduite de deux princes de race royale, Romulus et Rémus. Ne faut-il point voir, dans ce conte, l'effort naïf de l'histoire primitive essayant d'expliquer l'établissement singulier de Rome en un lieu aussi peu favorisé par la nature, et voulant en même temps rattacher les origines romaines à l'antique métropole du Latium ?»

Histoire romaine Livre I à IV : Des commencements de Rome jusqu'aux guerres civilesTheodor Mommsen. Bouquins Robert Laffont (1985)

jeudi 3 avril 2014

Projet Terramycine 1 : Les points rouges (deuxième partie)



«Aurore méritait bien son prénom. Ses longs cheveux bouclés d'un blond presque roux, sa peau dorée, ses yeux en amande, sa bouche charnue qui s'ouvrait  sans arrêt sur des dents étincelantes, faisaient d'elle la plus lumineuse des adolescentes. Consciente de l'admiration qu'elle suscitait, elle s'efforçait de charmer encore et encore plus. Gentiment, ouvertement en s'appliquant. Son père la couvait des yeux. A plusieurs reprises durant le repas, il avait sollicité son avis et elle l'avait donné avec un naturel déconcertant. Elle ne le regardait pas précisément, distribuait de façon équitable paroles et sourires. Mais tout ce qui émanait d'elle s'adressait à lui, réclamait son approbation. Au point qu'une conversation générale s'amenuisait vite jusqu'à devenir un duo. Aurore, lorsqu'elle s'en rendait compte -et cela ne tardait pas car rien autour de cette table n'échappait à sa perspicacité, se tournait alors vers les autres.»

Marimé. Anne Wiazemsky. Gallimard (1991)

mercredi 2 avril 2014

«Je pense que toute nation adulte se doit d'examiner son passé. Plusieurs interprétations des causes de la guerre sont possibles, mais il faut aller au-delà du simple constat que la première guerre mondiale fut une chose atroce. Si l'on veut que nos enfants comprennent pourquoi cette catastrophe a eu lieu, il faut être prêt à débattre des origines de la guerre. Si c'est pour aller dans un cimetière et se lamenter sur le sort des victimes, alors les commémorations n'auront servi à rien. Je trouve cela déprimant que la France soit si réticente à engager un débat sur les responsabilités de la guerre. Apparemment, les historiens français n'ont absolument pas envie de s'aventurer sur ce terrain. Il me semble qu'il y a une grande peur de réveiller les hostilités avec l'Allemagne.»

Catastrophe 1914: Europe Goes to war. Max Hastings. Knopf (2013)

Projet Poubelle-bis (6)

«De hauts et vifs motifs, de grandes et petites raisons faisaient accourir tous ces gens-là au rendez-vous sur la montagne, mais chacun d'eux répondait à l'appel de la rébellion que tout homme normal entend au moins une fois dans sa vie, ne serait-ce que sur les bancs de l'école, quand la faction des chahuteurs et des cancres tient le maître en échec à coups de fléchettes en papier à l'exemple des Thraces révoltés contre Darius, ou de pistolet à pomme de terre à l'instigation des petits illustrés qui circulent sous le capuchon comme les tracts de l'insurrection multicolore et sans fin. Le camp des rebelles est toujours très séduisant, plein de musique étrange et de mots de passe inouïs. Il faut en profiter : on sait bien que les insurgés de la veille sont les réguliers du lendemain et inversement ; la civilisation doit beaucoup à cet ingénieux système de relais. Il s'agit de trouver la bonne cadence ; l'homme toujours en règle est un peu suspect et l'éternel séditieux nous ennuie. En principe, la nature humaine nous invite à commencer par la rébellion pour finir dans l'ordre, mais, en fait, il y a toujours beaucoup d'adultes et pas mal de vieux dans le camp des insurgés. Le vieillard saisi par la rébellion n'a son pareil pour l'ardeur au jeu, et c'est lui en tout cas, qui fait les meilleures sentinelles. On revient toujours à cette idée de jeu, au sens le plus puéril. Mais pour défendre une idée il faut être joueur, d'abord. Le principal ressort, c'est toujours le jeu, et il faut bien avouer que nous étions tous là, plus ou moins, même les grands en gabardine, pour essayer de revivre des impressions de colonies de vacances. L'adulte est un enfant dégénéré, évidence biologique, et les vrais grands hommes sont des enfants qui ont réussi à durer. Tout compte fait, notre commune et tacite raison, c'était de retrouver les vieux sentiers d'école buissonnière et de s'y payer une bonne partie entre copains. Pour le plaisir de jouer une partie de garçons. Et si quelques-uns devait y laisser leur peau, les graveurs d'épitaphes ne se trompaient pas beaucoup en inscrivant sur eux : "Morts au champ d'honneur et en partie de plaisir", coïncidence nullement désobligeante.»

Bande à part. Jacques Perret. Gallimard (1951)

mardi 1 avril 2014

La PBF tous les mercredis à 19H sur Radio-radio 106.8 Mhz (Toulouse) et sur www.radio-radio.net avec possibilité de télécharger le podcast pour ceux qui ont piscine le mercredi...

Projet Poubelle-bis (5)

«"... Un homme tel que ce G., comment crois-tu qu'il se voie ? demanda la femme qui poursuivit, presque comme pour soi, tant elle était absorbée : Il séduit des enfants, il incite de jeunes femmes à se prostituer. Ensuite le voilà qui sourit, debout, considérant d'un oeil fasciné la faible flamme d'érotisme qui vacille quelque part au fond de lui. Crois-tu qu'il pense mal agir ?
- S'il le pense ?... Peut être ; ou peut être non, répondit le mari. Je ne sais si l'on peut poser la question ainsi à propos de tels sentiments.
- Moi je crois... dit la femme, et il apparaissait maintenant qu'elle ne parlait nullement de ce personnage  fortuit mais de quelque chose de précis qui se faisait jour déjà pour elle derrière lui..., je crois qu'il pense  bien agir."
Alors, pendant un instant, leurs pensées glissèrent sans bruit côte à côte, puis de nouveau, très loin, resurgirent en mots. Ce fut néanmoins comme s'ils se tenaient encore les mains sans parler et que tout fût dit déjà.»

Noces. Robert Musil. Seuil (1957)