samedi 23 mai 2026

Visionnage domestique toulousain (314)

 

Le Gai savoir. Jean-Luc Godard (1969)

« Dans un studio de Joinville, une sorte de “maison de la radio et des images” a donc été “installée” par le cinéaste, dispositif enregistré par une caméra 35mm dirigée par Jean Leclerc, un bon technicien de l'ORTF. Ce dispositif est simple : un plateau de studio, un fond noir, Émile et Patricia qui se retrouvent pour regarder des  images et les commenter en se posant des questions, comme dans une salle de classe. Les sons, la science, les images, le cinéma, la télévision, la photographie, l'art la presse, la politique, il faut tout réapprendre en repartant à zéro. Godard fait cours (c'est sa voix en off, qui revient régulièrement) et sa méthode favorite est celle de l'association libre, de la démonstration par le jeu de mots, du glissement du sens qui fait comprendre une vérité cachée. Comme si la langue elle-même, la grammaire,devra être mise à plat, puis reconstituée autrement : “Retourner contre l'ennemi l'arme avec laquelle il nous attaque : le langage.” Il y a un programme : “La première année, on ramassera des images, on enregistrera des sons, ça fera des expériences en vrac. La deuxième année, on critiquera tout ça, on décomposera, on réduira, on substituera et on recomposera. Et après, la troisième année, on fabriquera deux ou trois modèles de son et d'image.” Il est trop ambitieux : Émile et Patricia en restent au premier stade, mais cela a du moins la vertu de permettre de poser les questions : “Sur quoi ils se séparent, et toutes les questions restent ouvertes pour le spectateur.”
Dans sa forme le Gai Savoir prolonge et développe La Chinoise : c'est un film "tableau noir" où l'écriture de Godard lui-même est omniprésente -sa graphie, ses esquisses, sa géométrie- et recouvre en les commentant des images, souvent des photographies, parfois des dessins, ou encore des collages, généralement pris dans des magazines, des reportages, des publicités. Le verbe godardien, avec son art de la formule, du jeu de mots -mais aussi des slogans tout prêts ou ses associations parfois un peu faciles-, piège les images ou les phrases creuses de la consommation, de la bienséance, du cliché. "Culture République Silence" sur le visage de Malraux ; "Les rois de l'impérialisme" sur la publicité pour une cuisine toute équipée. Par son ton, c'est un film didactique, qui prend le langage au sérieux, mais il est encore étrangement primesautier : il y a beaucoup d'humour dans les dialogues échangés, surtout chez Léaud, indécrottablement potache (même un peu dragueur) tandis que Patricia est plus froide, vaillante, en colère, puisque c'est elle, femme opprimée, qui assume pleinement le comportement et la langue révolutionnaires. Léaud et Berto chacun dans son registre, sont bons, et Godard a aimé les diriger. »
 
Godard : biographie. Antoine de Baecque. Bernard Grasset (2010)

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